Que la France se le tienne pour dit !

Gilles Lesage

LeDevoir 5 octobre 1997




«Mesdames et Messieurs, une salve d'applaudissements pour le champion du nationalisme, le maître illusionniste Bouchard le Malfaisant»

Tel est le début d'un éditorial dans The Telegraph Journal, de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick), se moquant des prétentions du premier ministre de faire la souveraineté du Québec comme s'il s'agissait d'un lapin de son chapeau. «Surveillez bien le sorcier souverainiste tentant de gonfler la cause de l'indépendance en exagérant la portée d'une demi-bénédiction d'un pays européen. Peu importe que cet appui ne vienne pas d'un pays [la France] qui soit à l'avant-garde de l'opinion mondiale; à vrai dire, ça vient d'un pays moins connu pour diriger l'opinion de la communauté internationale que pour la désarçonner.»

Dans la même veine, le quotidien raille la baguette magique de M. Bouchard, le maître manipulateur. Et il conclut: «Oui, Mesdames et Messieurs, toutes ces illusions font partie des farces et attrapes du chaman séparatiste. Quand il monte sur scène, une chose semble n'être rien, et rien n'est comme il semble.»

«Il est temps de combattre la subversion de la France», fulmine Bill Johnson dans sa chronique hebdomadaire à The Gazette, hier. Il s'élève contre la mollesse et la complaisance d'Ottawa au sujet des insolences françaises. Il les fait d'ailleurs remonter aussi loin qu'en 1963 - 34 ans, rien de moins! - et exige que la France commence à payer le prix de sa subversion.

Comment? Que les citoyens boycottent tous les produits français - des vins aux hélicoptères - et cessent d'aller en France tant que ses chefs ne feront pas preuve de bon sens. Et le Canada devrait lancer une vaste enquête sur les ingérences ouvertes et clandestines de la France en faveur du séparatisme, tonne Bill.

A l'unisson, quoique moins vitrioliques, les éditorialistes et les columnists de The Gazette s'en prennent durement à M. Bouchard. Les titres suivants en font foi.

«Hors d'ordre en France» (édito anonyme);
«La terre appelle Bouchard» (Don Macpherson);
«Le gros mensonge de Bouchard [sur l'emploi] se déploie
ici et à l'étranger» (Jay Bryan).

Bouchard met au jour «une taquinerie française», titre pour sa part The Toronto Star. «Sabres au clair, musique martiale et un joli tapis rouge ont été déployés à Paris pour le premier ministre Bouchard. Discours chaleureux et toasts délicats ont suivi. Mais tout cela fait partie des taquineries françaises. Dans la froide lumière de l'aube, le premier ministre provincial se trouve lui-même dans un lit vide...

«Certes, aucun voyage de premier ministre du Québec à Paris ne serait complet sans quelque démonstration d'affection gauloise, qui coule parfois aussi libéralement que du vin. Mais les Québécois savent qu'il vaut mieux ne pas boire de façon trop insouciante à cette coupe. Le lendemain de la veille est meurtrier», conclut le grand quotidien torontois. (souligné de VIGILE)

Dans le même journal, la columnist Rosemary Speirs se demande comment il se fait qu'Ottawa manque de courage et de finesse diplomatique quand il s'agit de la France. Elle ne comprend pas que le premier ministre réagisse si timidement quand MM. Chirac et Jospin ajoutent un nouveau terme au vocabulaire séparatiste en promettant que la France «accompagnera» le Québec dans son cheminement.

Mme Speirs en a contre le fait que M. Chrétien reste les bras croisés quand M. Bouchard fait flèche de tout bois pour créer l'illusion que l'indépendance est inévitable. «Il n'a pas de mandat pour son aventurisme international [...]. Quand Bouchard fait la parade à Paris comme l'homme du destin, et quand les dirigeants français promettent de l'accompagner, notre premier ministre élu et réélu devrait élever la voix. Poliment peut-être, mais directement et clairement.»

«La France ne devrait pas se mêler de nos affaires intérieures», titre The Financial Post. «Les commentaires des deux principaux politiciens français ne sont peut-être pas en contradiction directe avec l'accord [d'Helsinki sur l'intégrité des nations] ou une ingérence directe dans les affaires canadiennes, mais la France a fait preuve d'un excès de zèle en mettant en oeuvre le volet de 'non-indifférence' de sa politique. Ottawa devrait rappeler au gouvernement français que ce que les Canadiens - et pas seulement les Québécois - décideront quant à l'intégrité de leur pays ne relève que d'eux-mêmes.»

En édito, The Globe and Mail se moque des problèmes d'audition ou d'entendement de M. Bouchard au sujet de son interprétation triomphaliste des propos parisiens. «Ce qui est clair, c'est que la France ne veut pas se mouiller dans cette affaire. Même si MM Bouchard et Landry tentent d'accentuer les événements de cette semaine, les Français n'ont pas donné l'assurance qu'ils reconnaîtraient une déclaration unilatérale d'indépendance du Québec sans l'accord d'Ottawa.»

«A l'évidence, quelque chose a affecté l'ouie de M. Bouchard. Était-ce l'éclat de la fanfare militaire qui l'a accueilli à l'aéroport Charles-de-Gaulle? Etait-ce l'effet de trop de toasts diplomatiques? Ou était-ce le désespoir?»

Les deux quotidiens anglophones d'Qttawa ne sont pas en reste contre le traitement de chef d'Etat que la France a accordé à M. Bouchard.

The Ottawa Citizen rappelle que des milliers de Canadiens ont combattu et sont morts pour la France, dont les chefs devraient se montrer moins ingrats et dire plutôt: «Nous, plus que quiconque, savons que le Canada est un grand et bon pays, et nous lui souhaitons ce qu'il y a de mieux pour le présent et l'avenir.»

«Désolé», titre (en français) The Ottawa Sun, ironisant sur «l'hypothèque référendaire» évoquée par le ministère français des Finances, tirant le tapis rouge sous les pieds de M. Bouchard. Ce journal en a contre le fait qu'Ottawa réagisse si mollement aux insultes françaises. «Le premier ministre Chrétien devrait expédier une roquette à Chirac, l'avertissant que les relations commerciales avec le Canada courent un danger grave s'il continue d'insulter les Canadiens en encourageant l'homme qui veut détruire notre pays. Aucun chef international ne protégerait quelqu'un qui veut déchirer notre pays. Seule la France ose le faire. Il faut que ça cesse.»