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«Un avenir commun peut-il se construire au Québec sans une culture politique partagée et sans le français comme langue de la citoyenneté ?»
Conférence prononcée par Monsieur Claude Bariteau, professeur, au petit déjeuner-causerie d'Impératif français tenu le dimanche 10 novembre 1996 à la Maison du citoyen à Hull afin de souligner la Semaine interculturelle
nationale
Avant d'entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de remercier monsieur Jean-Paul Perreault de m'avoir fourni l'occasion d'aborder cette question. Permettez-moi aussi de vous dire que cette question me tient à coeur. Ces dernières années, je dirais même qu'elle est devenue quasi une obsession chez moi. Non pas au point d'en faire des cauchemards. Mais assez pour que la majorité de mes écrits en soient imprégnés. Ils le sont parce qu'il s'agit d'une question éminemment importante. Ils le sont aussi parce que cette question est au centre du débat sur l'avenir politique du Québec. Elle alimente ce débat et lui donne tout son sens. Ceci dit, vous comprendrez qu'il m'est impossible de l'aborder en en faisant abstraction. D'ailleurs, comment parler d'un avenir commun au Québec sans préciser le cadre à l'intérieur duquel cet avenir se construira. Mon premier point abordera cet aspect en identifiant les principales différences entre le projet canadien et celui mis de l'avant par les souverainistes via le Parti québécois. Puisque je suis d'avis qu'on ne peut pas parler d'un avenir commun sans connaître ce qui particularise actuellement la population du Québec, j'ai fait de ce thème mon deuxième point. Enfin, comme un avenir commun au Québec m'apparaît déprimant à l'intérieur du Canada et comme celui que propose le projet souverainiste est porteur de tensions -vous comprendrez après le premier point pourquoi je pense ainsi-, je mettrai en relief, dans un troisième point, ce qui permettrait, à mon avis, de construire un avenir plus emballant. Je m'inspirerai à cet effet de l'idée mise de l'avant par Habermas concernant l'intérêt d'une culture politique partagée dans un contexte multiethnique et multiculturel.
Le cadre politique d'un avenir communMon premier point concerne le cadre politique sousjacent à un avenir commun. Le Québec est une province canadienne dont les pouvoirs furent définis, lors de la création du Canada en 1867 et, depuis, réaménagés dans la nouvelle Constitution de 1982. Dans ce nouveau Canada, quel avenir commun peut-on envisager au Québec ? Ma réponse à cette question est sans ambiguité. Depuis le rapatriement de la Constitution, le seul avenir commun au Québec est canadien. Il s'agit d'un avenir construit autour de valeurs inscrites dans la Constitution canadienne. Ces valeurs sont, entre autres, la priorité accordée aux droits individuels, l'existence de deux langues officielles, la reconnaissance du droit à l'autonomie pour les « nations » autochtones et la reconnaissance de diverses communautés culturelles, y compris celles des Canadiens français et des Canadiens anglais, comme fondement de la diversité culturelle canadienne. Depuis 1982, le fait national canadien se conjugue sur cette toile de fond. L'unité se réalise par l'affirmation d'un nouveau citoyen, plutôt qu' en référence à une culture dominante ou à un modèle sociétal associé aux peuples fondateurs. C'est ainsi que le Canada est devenu une terre d'immigrants avec, pour mythe de cohésion, l'individualisme et le multiculturalisme, deux valeurs que protègent la Charte des droits et libertés et la Cour suprême. Dans ce pays, place doit donc être faite à l'émergence d'un patriotisme transcendant les nationalismes d'hier à la base, pour certains, du mythe fondateur du Canada de 1867. Il s'agit là d'une transformation majeure. Elle s'inspire en très grande partie de la thèse mise de l'avant par les citélibristes pour contrer à la fois le nationalisme généalogique canadien-français qui avait cours avant la Deuxième Guerre mondiale et le nationalisme canadien-anglais, de la même époque, dont la base de reproduction était la bureaucratie fédérale, lieu alors peu fréquenté par les Canadiens français. Essentiellement, la thèse citélibriste fait du Canada la base de l'affirmation nationale avec pour objectif d'y faire participer les francophones. La thèse citélibriste s'est aussi opposée au néonationalisme québécois qui a pris forme lors de la Deuxième Guerre mondiale. Ce courant est devenu dominant par la suite. Sa particularité fut de faire de la province de Québec la base de l'affirmation des Canadiens français en mettant l'accent sur leurs racines culturelles et linguistiques. Ce courant a conduit à la Révolution tranquille. Dans son sillon, l'Église catholique fut évacuée des zones du pouvoir civique tandis que le gouvernement canadien fut contesté à cause de ses politiques centralisatrices. Pour les néonationalistes, l 'État du Québec devait dorénavant incarner la conscience nationale. Aux yeux des citélibristes, le développement de ce courant pouvait fragiliser le Canada car il était porteur de revendications toujours à la hausse pour une plus grande autonomie à l'intérieur du Canada et sur la scène internationale. Aussi l'ont-ils toujours considéré en nette opposition à leur thèse. Pour les citélibristes, le néonationalisme ouvrait la voie à l'expression d'un nationalisme culturel, revendicateur et pleurnichard qui pouvait déboucher sur l'affirmation des valeurs propres aux habitants du Québec. Dans un tel cas, l'irradiation des valeurs citélibristes deviendrait des plus difficiles. Du coup, les assises de l'élite fédéraliste du Québec risquaient d'être fissurées, ce qui mènerait directement à l'éclatement du Canada. Voilà pourquoi Pierre Elliott Trudeau, le principal penseur du citélibrisme, est entré en politique au milieu des années 1960. Sous sa gouverne, le Canada a cherché à contrer les élans qui traversaient alors le Québec. Aussi, toutes les demandes québécoises d'inspiration néonationaliste furent refusées. Par ailleurs, la scène canadienne devint accessible aux francophones, une politique de bilinguisme institutionnel fut adoptée et des sommes importantes furent investies dans plusieurs domaines en vue de promouvoir un nouveau nationalisme canadien. Au Québec, une stratégie inverse s'est déployée. Les néonationalistes se sont opposés à toute approche fédérale dont la diffusion pouvait laminer les bases de leur thèse. C'est ainsi que la présence de Pierre Elliott Trudeau sur la scène fédérale a contribué à faire hausser la popularité de l'idée d' indépendance. C'était inévitable. Il importe ici de rappeler que l'aménagement constitutionnel de 1867 ouvrait la porte à l'affirmation des nationalismes canadiens-français et canadiens-anglais. Cet aménagement était un compromis. En effet, devant les résistances possibles des populations du Canada de l'Est et des Provinces maritimes à la création d'une union législative centralisée, les élites politiques d'alors s'entendirent pour créer une fédération. Les promoteurs canadiens-français du Canada de 1867 ont d'ailleurs toujours clamé haut et fort que la fédération canadienne était le produit d'un pacte entre deux nations fondatrices. À leurs yeux, cette fédération offrait une grande autonomie à la population du Québec sur des secteurs vitaux, ce qui assurait la survivance des Canadiens français. Il n'en demeurait pas moins que cette fédération portait en elle les germes de l'affirmation d'un provincialisme générateur de divisions et de tensions. Lorsque le gouvernement fédéral chercha à développer, lors de la Deuxième Guerre mondiale, des politiques nationales ayant des incidences sur les pratiques sociales propres aux Canadiens français, au Québec, un discours provincialiste prit forme. Ses visées premières furent précisément de contrer l' application des nouvelles politiques canadiennes en terre québécoise. Voilà qui explique comment s'est consolidé, autour des années 1960 et jusqu'à tout récemment, un mouvement nationalitaire québécois. Un tel mouvement s'inspire de deux logiques différentes : une première affirme l'existence d'une minorité nationale dont la particularité est d'être bafouée et une seconde refuse cette définition. La première logique conduit à la recherche de plus d'autonomie ; la seconde, à la création d'un État-nation, donc à l'accession à un nouveau statut. La juxtaposition de ces deux logiques engendre toutefois l'affirmation d'un mouvement ethnique visant à assurer le développement du groupe qui le porte. Le projet souverainiste des années 1970 et 1980 juxtapose ces deux logiques. Lors du référendum de 1980, il a reçu l'appui de 40% de la population du Québec. Afin de contraindre la diffusion de l'idée d'indépendance, Pierre Elliott Trudeau s'est alors activé à faire disparaître les conditions qui, à ses yeux, avaient conduit à l'émergence de ce type de projet. Il extirpa de la définition du Canada tout renvoi aux peuples prétendument fondateurs et intégra une Charte des droits et libertés qui annihilait tout recours aux droits collectifs dans une perspective nationale autre que canadienne. En ce sens, le rapatriement de 1982 a mis fin aux illusions nationalitaires émanant du Québec. Il a bloqué la possibilité de l'affirmation au sein du Canada d'un avenir commun au Québec défini par les Québécois. Dans le Canada de 1982, le Québec ne saurait être autre chose qu'une société distincte sans aucune portée. En fait, avec ce rapatriement, le repli ethnique et le ressentiment sont les deux principaux legs laissés à la population du Québec. Et ces legs ne sont pas destinés aux seuls Québécois d'ascendance française. D'une certaine façon, dans le Canada de 1982, tout le monde est devenu malheureux au Québec, du moins politiquement parlant. Les francophones d'ascendance française rongent leur frein. Par ailleurs, les autres Québécois cherchent à se renforcer culturellement. Tout cela crée beaucoup d'irritants. Le projet souverainiste tel que véhiculé par le Parti québécois annonce-t-il un avenir plus intéressant ? Je dirais peut-être un peu plus pour les Québécois d'ascendance française mais rien de très enthousiasmant pour les autres composantes de la population du Québec. Ce projet, rappellons-le, place les francophones au centre du développement culturel du Québec, garantit aux autochtones des outils pour préserver leurs traditions et assure à la communauté anglophone des moyens pour affirmer son dynamisme. Par ailleurs, dans cet amalgame, la culture québécoise est définie par le partage d'une histoire, d'un patrimoine, de valeurs, d'institutions communes et d'une langue, la langue française. Et cette culture est appelée à se nourrir de l'apport des citoyens d'origines et de traditions variées. Il s'agit donc d'un amalgame qui, à l'évidence, fait des Québécois d'ascendance française les seuls réels bénéficiaires de la souveraineté. Vu sous cet angle, il est facile de comprendre que le rendez-vous du 30 octobre 1995 fut pressenti celui des Québécois d'ascendance ou d'expression française. Comme cet amalgame conduit les autres Québécois à se sentir exclus ou marginalisés, l'on ne doit pas se surprendre de voir poindre, depuis ce rendez-vous raté, des tensions, des revendications, des dérapages, des contestations, des montées de fièvre sécessionniste de type partitionniste, des gestes revanchards et des comportements xénophobes. Sans changement de tir dans le projet souverainiste, de tels comportements se produiront dans l'éventualité d'un vote favorable à la souveraineté. Dès lors, un avenir commun au Québec risque de connaître des moments difficiles avec l'indépendance du Québec. Certains traits de la population du QuébecCes comportements sont prévisibles. Aussi, importe-t-il de chercher à les comprendre. Ce sera mon deuxième point. Essentiellement, il vise à mettre en perspective ce qui contribue à créer ces tensions. Pour débuter, je signale que l'on ne saurait s'étonner que le groupe porteur du projet souverainiste soit constitué en grande majorité de Québécois d'ascendance française. Dans tous les projets sécessionnistes, celui du Parti québécois étant de ce type, il y a toujours un groupe porteur dont la principale caractéristique est d'être une minorité nationale ou un groupe ethnique non dominant. Un tel mouvement comporte généralement une première phase au cours de laquelle une culture au sens large se constitue. Peu après, mais pas toujours, s'activent des groupes et des organisations d'intellectuels et de militants. Leur démarche amène à réclamer plus d'autonomie ou un statut d'égalité avec la puissance dominante. Il se produit alors une délimitation du territoire national. Ce n'est que dans une deuxième phase qu'apparaît l'idée d'indépendance. Cette deuxième phase prend forme habituellement à la suite de changements économiques ou de crises sociales, politiques ou éthiques. Elle peut déboucher sur un soutien populaire en faveur de la sécession. Alors, si la crise persiste, s'amorce la troisième phase. Son aboutissement est la reconnaissance d'un nouvel État-nation ou l'obtention d'un statut particulier au sein d'un État-nation. Dans l'histoire du Québec, il y a eu deux mouvements de ce type. Le premier s'est manifesté au début du XIXième siècle. Il a débouché sur les Rébellions de 1837 et de 1838 au terme desquelles un gouvernement d'Union fut constitué. L'abolition de ce gouvernement, lors de la création du Canada en 1867, a conduit à la reconnaissance d'un statut particulier à la minorité canadienne-française. Le second mouvement s'est enclenché peu après la Deuxième Guerre mondiale. Il a débouché sur la Révolution tranquille. Lester B. Pearson l'a même accrédité en disant que le Québec constituait une nation dans la nation. Voilà qui permet de comprendre que ce mouvement ait été marqué par des revendications autonomistes tout au début de la Révolution tranquille. Par après, suite à l'entrée en scène de Pierre Elliott Trudeau, ce mouvement s'est radicalisé sous le gouvernement de Daniel Johnson (père) avec l'idée d'égalité ou d'indépendance. Cette radicalisation s'est accentuée lorsque René Lévesque a quitté le Parti libéral du Québec pour fonder le Parti québécois. Le rapatriement et les modifications apportées à la Constitution canadienne en 1982 ont contribué à exacerber la crise politique que traversait alors le Québec. Les échecs de Meech et de Charlottetown ont montré qu'il ne saurait y avoir, à l'intérieur du Canada de 1982, une reconnaissance d'un nouveau statut particulier pour le Québec. Il était dès lors prévisible que le support populaire en faveur de la sécession du Québec connaisse une hausse de popularité, notamment chez les Québécois d'ascendance française. Lorsque s'enclenche la deuxième phase, la dimension politique prend habituellement le dessus sur la dimension culturelle. C'est un changement typique à l'intérieur d'un tel processus. Il s'accompagne plus souvent qu'autrement d'une valorisation des règles propres à la démocratie. Au Québec, cette valorisation s'est concrétisée notamment par des réformes modifiant les pratiques politiques et la promulgation d'une loi encadrant l'exercice référendaire. En dépit de ce changement, le projet souverainiste est toutefois demeuré défini en lien avec les francophones, en particulier ceux d'ascendance française. Dans une société multiculturelle et multiethnique, ce qu'est devenu le Québec, il est possible de mettre un tel projet de l'avant. La valorisation d'un groupe national est pratique courante dans plusieurs pays. Ces pays ont cependant la qualité d'exister. D'avoir déjà une vision nationale inscrite dans un récit historique et mise en forme par des appareils d'un État-nation reconnu sur la scène internationale. Lorsqu'il s'agit de créer un nouvel État-nation, ce que propose le projet souverainiste, une telle approche demeure peu propice à la constitution d'un mythe fondateur rejoignant l'ensemble de la population du Québec. Il s'agit là d' un point important, déterminant devrais-je dire. Il invite à mieux cerner non seulement la composition de la population du Québec mais surtout l'état de conscience de ses diverses composantes. Je m'y arrêterai brièvement. Lorsque Lester B. Pearson a reconnu que le Québec était la patrie d'un peuple, la population québécoise d'ascendance française constituait alors environ 81 % de la population du Québec. À cette époque, les Québécois d'ascendance française ont d'eux-mêmes une conscience très élevée et s'activent à la développer. Ils sont d'ailleurs les seuls à s'activer ainsi. Par ces propos, Lester B. Pearson a en quelque sorte accrédité la thèse des deux nations. Je rappelle que cette thèse n'a pas été retenue en 1867. À ce moment-là, la population québécoise d'ascendance française constitue 78 % de la population du Québec. Cette thèse des deux nations se retrouve dans le projet de souveraineté-association soumis en référendum en 1980. Son rejet a eu des conséquences analogues à celles de 1867. Avec le gouvernement Trudeau, une toute autre conception du Canada s'est affirmée. Et cette conception banalise l'idée même que les Québécois constituent une nation. Il allait de soi que le gouvernement du Québec dénonce ce coup de force. Malgré la position du Québec, les modifications apportées à la Constitution de 1982 ont contribué à changer la donne politique. Elles l'ont fait, à mon avis, en favorisant une prise de conscience nouvelle au sein des diverses composantes de la population du Québec. Le coup de force de 1982 a déstabilisé les tenants du néonationalisme. C'est ce qui explique le resserrement des francophones autour du projet sécessionniste en 1995. Mais ce coup de force a aussi fait ressortir les assises ethniques de la démarche souverainiste. Voilà un facteur qui permet de comprendre pourquoi le projet souverainiste de 1995 n'a reçu qu'un écho mitigé chez les allophones et encore plus mitigé chez les anglophones et les autochtones. Mais il y a plus. Ces dernières années, les anglophones, les autochtones et les allophones ont davantage affirmé leurs spécificités respectives au Québec. Cette affirmation découle en partie de la politique canadienne du multiculturalisme mais surtout de la recrudescence, à l'échelle internationale, de mouvements d'affirmation identitaire de type culturel dans la plupart des États-nations. Aujourd'hui, plus que jamais, il y a donc une conscience aiguë de la diversité au Québec. Et cette diversité est principalement le fait de la région métropolitaine de Montréal. Avant la Première Guerre mondiale, une telle diversité n'existe pas au Québec. Elle se manifeste principalement depuis 1975. Avec elle, le Québec est devenu multiethnique et multiculturel. Il s'agit d'une réalité nouvelle. Il importe de la prendre en compte dans la définition du Québec de demain.
Une culture politique partagée et une langue communeCeci introduit à mon troisième point. Les prises de conscience récentes au sein des diverses composantes de la population du Québec permettent de comprendre pourquoi la définition du projet national véhiculé par le Parti québécois engendre inquiétude et méfiance chez les anglophones, les allophones et les autochtones. Il s'agit là du principal problème que pose l'approche souverainiste. Et ce problème provient en grande partie de la valorisation, dans le projet souverainiste, de la culture québécoise, culture nécessairement française, mais culture définie comme étant celle du futur État-nation. Lorsque cohabitent déjà des « nations» autochtones, diverses minorités ethniques et des communautés culturelles à côté d'un groupe ainsi reconnu, il y a là tous les ingrédients pour générer des tensions. Ce problème interpelle tous les Québécois dans leurs sensibilités profondes. Plus particulièrement ceux d'ascendance française à l'égard du mythe fondateur de la « nation » qu 'ils constitueraient. Ce mythe renvoie au passé. Le projeter au futur et vouloir l'activer au sein d'un État-nation, c'est refuser de construire le Québec de demain en valorisant une égale participation de toutes les composantes de la population du Québec. Comment, dès lors, favoriser l'expression d'un « nous » collectif, un « nous » démocratiquement enraciné, seule approche permettant de construire le mythe fondateur de l'État-nation québécois ? Cette question mérite une attention particulière. Habermas, l'un des plus éminents philosophes contemporains, a abordé cette question en référence à des contextes multiculturels et multiethniques. Il a mis de l'avant l'idée de faire une distinction entre une culture définie au sens large et une culture politique construite autour d'un respect mutuel entre les citoyens à l'égard des droits individuels. Pour cet auteur, dans de tels contextes, une culture au sens large n'a pas besoin d'être partagée par tous les citoyens d'un État-nation. Une constitution ainsi fondée garantit plutôt aux minorités ethniques et aux communautés culturelles des droits de coexistence avec une ou des majorités culturelles. Cependant, à son avis, ces garanties ne concernent que des droits individuels. Elles assurent la liberté d'association et prohibent toute discrimination. On retrouve ces principes dans la quasi-totalité des constitutions des États-nations. Une telle définition présuppose, bien sûr, l'existence de droits individuels et, surtout, de personnes, individus ou sujets légaux, porteuses de ces droits et décidées, d'un commun accord volontairement affirmé, de former une communauté légale d'associés à la fois libres et égaux. Pour Habermas, une culture politique se fonde sur des éléments procéduriaux et légaux qui assurent la priorité aux droits individuels. La plupart des analystes ont montré qu'une telle culture déborde souvent les éléments procéduriaux car l'État-nation, quel qu'il soit, ne saurait faire l'économie d'une définition de certaines valeurs qui guident son développement. Mais ces valeurs sont habituellement le fruit de débats. Elles ne s'imposent pas et devraient être revues lorsqu'elles sont sources de discrimination ou porteuses de contraintes. En ce sens, fonder l'affirmation nationale sur des principes démocratiques permet de définir le futur par l'action politique sans pour autant faire table rase du passé. Il y aura toujours un passé pour chacune des diverses composantes de la population d'un État-nation, ce passé fut-il l'objet d'un « rebricolage » en lien avec le mythe fondateur. Une telle approche conduit cependant à construire une identité au-delà des ancrages culturels propres à ces composantes. Dès lors se pose la question suivante : comment peut prendre forme une telle culture politique dans une société multiculturelle et multiethnique. Au moins cinq règles doivent être observées selon Habermas. La première est la neutralité de la loi par rapport à des pratiques éthiques particulières substantivement définies. Dans ce type de société, seul un consensus sur les procédures d'application de la loi et sur l'exercice légitime du pouvoir peut assurer le recours à des processus démocratiques pour régler des conflits. Le deuxième est l'établissement d'une nette distinction entre une intégration de tous les citoyens à une culture politique commune et une intégration de groupes et de sous-groupes à leurs propres cultures identitaires. La troisième est le rejet dans la constitution, de toutes pratiques fondamentalistes, celles-ci rendant incompatibles l'existence de droits égaux et la reconnaissance mutuelle de la valeur respective des différentes cultures qui s'expriment. La quatrième consiste à favoriser l'intégration des immigrants à la culture politique du pays d'accueil plutôt qu'à des éléments constitutifs de la culture dominante ou des cultures dominantes. La cinquième concerne la culture politique. Celle-ci doit s'appuyer sur une éthique politique intégratriste respectueuse des différences caractérisant les communautés qui composent la nation. Appliquées dans des contextes multiculturels et multiethniques, ces règles favoriserent l'essor d'une nation de citoyens où seules des institutions valorisant la liberté permettent de développer une loyauté envers l'État. En matière d'immigration, le point critique consiste donc à ne pas forcer les immigrants à partager le mode de vie, les pratiques et les coutumes de la culture ou des cultures dominantes. Ce faisant, on évite les tensions de même qu'une remise en cause des éléments constitutifs d'une telle politique. Les immigrants n'étant pas culturellement contraints, il devient par contre tout à fait justifié, de la part des citoyens du pays d'accueil, d'exiger le respect du caractère inclusif de leur culture politique. De refuser, par exemple, des immigrants porteurs de cultures fondamentalistes. Au Québec, de quoi pourrait être constitué une culture politique ? Cette question est de plus en plus incontournable. L'approche canadienne de 1982 n'a pas reçu l'aval du gouvernement du Québec, ni de la population québécoise parce qu'elle met de l 'avant des valeurs qui cadrent mal avec la réalité québécoise. Je pense, entre autres, à la reconnaissance des deux langues officielles et à la politique du multiculturalisme institutionnel. Leur irradiation au Québec conduit directement à la bilinguisation, à l'essor de ghettos de toutes sortes et à la « réethnicisation » des Québécois d'ascendance française. Comment alors définir une culture politique qui serait partagée par les diverses composantes de la population du Québec ? Il va de soi qu'un débat s'impose à cet effet dans un forum approprié. Ce débat devrait tirer avantage des pistes déjà dégagées. Je pense, entre autres, à celles affirmant le règne de la loi, l'égalité de tous les citoyens, la responsabilité de ces derniers envers la gouverne de la vie civile à l'intérieur d'une démocratie de type parlementaire. Je pense aussi à la valorisation de la liberté d'association, à l'interdiction de la discrimination et à la prohibition de la violence. Je pense enfin au droit à un procès public, au droit à la propriété privée, etc. De toutes ces pistes, celle concernant la culture québécoise devrait recevoir une attention particulière. À mon avis, une démarche foncièrement démocratique ne peut d'aucune façon présupposer que le groupe majoritaire peut imposer la culture qui le définit. En régime démocratique, ce groupe a plutôt la responsabilité de mettre de l'avant un projet qui rejoint tous les citoyens indépendamment des cultures qui les animent. Ceci dit, rien n'empêche de faire du français la langue de la citoyenneté. Une langue commune. Au Québec, près de 95 % de la population s'exprime dans cette langue. Il serait curieux de ne pas fonder la citoyenneté autour de cette langue. De ne pas en faire le ciment de la québécité à construire. Une telle approche n'est nullement incompatible avec l 'idée d'assurer la promotion des langues autochtones, de garantir aux membres de la communauté anglophone l'accès, en en précisant bien sûr les conditions, à des institutions scolaires, sociales et culturelles de langue anglaise, de reconnaître la diversité culturelle et de favoriser l'apprentissage d'autres langues de façon obligatoire, notamment l'anglais et l'espagnol. En cette matière, il importe surtout que la langue soit plutôt associée à la citoyenneté et la culture québécoise, à ce qui se construira collectivement dans le respect de la diversité. En quelque sorte, il importe de ne pas lier langue et culture.
ConclusionConstruire un avenir commun implique fondamentalement de vouloir vivre ensemble à l'intérieur d'un cadre politique. Et cette construction nécessite le partage de valeurs particulières. Je terminerai sur ce point en rappelant qu'il y a, au Québec, un désaccord profond quant à ce cadre et à ces valeurs. Ce désaccord est tel que la construction d'un avenir commun, dans le contexte actuel, demeurera toujours fragile. À mon avis, telle sera la situation tant et aussi longtemps que la question de l'indépendance du Québec demeurera une question d'actualité. Toutefois, sans l'indépendance du Québec, l'idée d'un avenir commun d'une langue commune sera toujours une idée virtuelle. Un beau rêve. En ce qui a trait à la langue commune, je rappelle que les modifications à la Constitution en 1982, en particulier l'inclusion d'une Charte des droits et libertés, visaient précisément à débouter la loi 101, loi qui faisait du français la langue officielle du Québec. Ces modifications ont permis d'en hachurer des pans entiers. Pour faire du français la langue commune au Québec, il faudra modifier la Constitution de 1982. Personnellement, je vois mal comment y arriver car cela implique la non-reconnaissance de l'anglais comme langue publique au Québec. Quel premier ministre canadien osera inscrire cela dans la Constitution canadienne ? Quel premier ministre des provinces autres que le Québec pourra l'appuyer ? Voilà les principaux motifs qui m'amènent à dire qu'il ne peut y avoir, dans le cadre canadien actuel, une langue commune au Québec, encore moins un avenir commun défini par les Québécois. À mon avis, un avenir commun au Québec passe par la sécession du Québec. Pour y arriver, des modifications importantes devront être apportées au projet souverainiste afin de bien baliser les contours d'une culture publique commune dont nous pourrions tous être fiers. Il y a là un travail important à faire. Je termine en rappellant que la langue n'est qu'un élément de la constitution d'un avenir commun et n'est pas le seul motif qui justifie la démarche souverainiste. Il y en a plusieurs autres et ils sont connus. Rassurez-vous, je ne vais pas les énumérer. Je vous remercie de votre attention.
Claude Bariteau N.B. Reproduction recommandée
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