Trop, c'est trop

Peut-on chanter ce pays accueillant sans sortir les grandes orgues du nationalisme?

GARY KLANG
L'auteur est écrivain, membre de l'UNEQ et du Pen Club et ancien président de la Société des écrivains canadiens, section de Montréal.

LeDevoir 3 juillet 1997



Monsieur Pierre Nepveu,

Vous revenez sur l'affaire Monique LaRue en signant deux articles dans Le Devoir des 9 et 10 juin 1997: «Notes sur un angélisme au pluriel» et «L'impossible oubli». Disons d'emblée qu'au lieu de traiter le problème et d'apporter des éléments de réponse qui ouvriraient le débat et mettraient un peu d'air frais dans l'atmosphère viciée que nous respirons, vous vous évertuez à embrouiller les faits et à fausser le problème, en avançant des contre-vérités. J'en relève au moins deux:

Vous dites: «Par quelle étrange perversion en vient-on à s'inquiéter que Monique LaRue, elle, ne veuille pas oublier? [son identité québécoise]».

Vous le savez bien, il ne s'agit nullement de renier l'identité québécoise, de demander à quelqu'un qui est né ici de ne pas chanter le Québec, d'oublier la neige, Vigneault ou que sais-je encore. Ce serait idiot. Et de quel droit poserions-nous de telles conditions? Ce que nous voulons, c'est justement que dans ce Québec à la recherche de son âme, ce Québec et ce Canada qui nous ont si bien reçus et où sont nés mes quatre enfants, il nous soit permis, à nous les écrivains d'ailleurs, de chanter ce que bon nous semble sans être obligés d'entonner les grandes orgues du nationalisme. C'est un droit que nous réclamons, mais que vous semblez nous refuser. Car qui trouve grâce à vos yeux? Un écrivain haïtien qui se définit comme «pure laine crépue», et que vous louangez non pour son oeuvre, mais parce qu'il «s'intéresse à Marie-Victorin ou au Saguenay tel que réinventé... ».

Est-ce qu'on demande à Milan Kundera de chanter la France pour être accepté comme écrivain français? Kundera est un écrivain français qui parle de sa Tchécoslovaquie natale. Beckett et Ionesco étaient des écrivains étrangers devenus français et qui ne parlaient d'aucun pays. Godot est de nulle part.

Pourquoi vouloir lier à tout prix littérature et nationalisme en excluant ceux qui ne tiennent pas votre langage? Quand comprendrez-vous enfin qu'une littérature a tout à gagner des apports étrangers: ceux qui viennent d'ailleurs pouvant puiser dans le fonds québécois et les Québécois s'abreuver aux sources étrangères? Pensons à l'écrivain juif Flavius Josèphe, né à Jérusalem en 37 et mort à Rome en l'an 100? Fait prisonnier par les Romains, croyez-vous qu'il écrivit pour vanter leur nationalisme? Il fit le contraire et publia La Guerre juive et Contra Apionem, où il défend la conception juive de l'histoire, dans un empire qui n'avait rien de démocratique, mais où un écrivain venu d'ailleurs n'était nullement tenu de chanter à l'unisson avec les autochtones.

Vous énoncez une autre contre-vérité beaucoup plus grave quand vous dites que dans l'affaire LaRue, «[ ... ] on a parlé ailleurs d'un Québec nazi».

Ailleurs, mais où? Citez vos sources. Il est dangereux, M. Nepveu, de faire une telle insinuation. Nulle part dans Tribune juive il n'est dit que le Québec est nazi. Ce serait là encore une connerie qui ferait rire de qui teindrait pareils propos. Ce n'est pas parce qu'on attaque Le Pen en France qu'on dit pour autant que toute la France est nazie. Vous déformez les textes. Je répète que si nous sommes ici, c'est que nous aimons ce pays et qu'il y fait bon vivre. Pour citer mon cas, je suis parti d'Haïti en 1960, fuyant une terre où je ne pouvais plus respirer à cause du fascisme duvaliérien. J'ai ensuite quitté Paris en 1973 ('aurais pu y rester car j'ai aussi la nationalité française) parce que je voulais vivre ici. Bien qu'étant nés ailleurs, nous sommes maintenant des Québécois comme vous, et dans 100 ans on parlera de nos descendants comme de pure laine. Alors, de quoi discutons-nous?

De plus, à part les contre-vérités, vous n'abordez jamais le vrai problème. Au lieu d'engager un débat de fond et de donner à chacun la parole, vous monopolisez les colonnes du Devoir où vous avez publié de nombreux articles sur l'affaire qui nous concerne, sans que mes réponses aient jamais pu paraître! Vous tournez autour du pot sans dire pourquoi nous critiquons Monique LaRue. Ce n'est pas à cause de son identité - vous le savez bien - mais pour les propos qu'elle tient. Elle prête à son écrivain (un homme charmant, dit-elle, et son grand ami) des accusations absolument intolérables: «Nos institutions sont en train de se laisser envahir par des écrivains immigrants (page 7) [...] Ils sont injustement privilégiés par nos jurys littéraires (page 9) [...] Nous sommes en train de nous faire voler nos prix littéraires, car des prix n'ont de sens que dans le contexte de la littérature québécoise (page 9) [...] Si politiquement, nous ne pouvons maintenant penser notre société que comme un monde hétérogène, pluriel, divers et cosmopolite, alors, sur le plan littéraire, quelle sera cette littérature québécoise? Parlera-t-on encore de littérature nationale?»

Pensez-vous que ces accusations puissent nous faire plaisir? Nous pensions que Monique LaRue le condamnerait sans détours, mais elle semble au contraire les approuver à la page 10 de L'Arpenteur et le Navigateur.

«Si cette conversation a continué à me hanter, c'est cependant parce que j'étais incapable de nier que ce que cet écrivain disait restait, en un certain sens, exact.»

Qu'attend Monique LaRue pour s'expliquer? Avouez qu'elle ne fait rien pour lever les ambiguïtés. Quoi qu'il en soit, une chose est sûre, c'est que sa plaquette et vos articles nous laissent un goût amer. Pourquoi vouloir nous faire passer pour des ennemis du Québec, alors que nous ne voulons simplement pas penser à l'unisson? Nous, les écrivains venus d'ailleurs, nous voulons un Québec où les fenêtres soient ouvertes sur le monde, où il fasse bon vivre pour tous, qu'on soit pure laine, immigrant ou anglais, peu importe.

A propos de Tribune juive, on reproche à Mme Skroka le ton de ses articles. C'est oublier ce qu'est une polémique. C'est oublier Jean-Paul Sartre écrivant: «Tout anti-communiste est un chien.» C'est oublier les polémiques de Camus, de Jean-François Revel, les textes vitrioliques de Mauriac dans Le Figaro. Mme Sroka est une polémiste qui s'investit totalement dans ce qu'elle écrit. Si l'on n'est pas d'accord, qu'on lui réponde en abordant les vrais problèmes, sans tomber dans le chant de la belle âme meurtrie par des vérités qu'elle ne veut pas entendre, et sans envoyer des lettres d'avocat, pratique qui me paraît indigne d'un écrivain. De plus, toute polémique est tonique et de bonne guerre. Elle met en lumière les vraies questions et fait tomber les masques.

Je dois avouer que j'étouffe parmi ces gens de plume qui nous rejettent, ces intellectuels qui ont peur des débats et se retranchent frileusement derrière un nationalisme farouche et obstiné. Ce Québec me fait peur, bien différent du peuple qui m'a si bien accueilli.