L'unité nationale, enjeu des élections

Gilles Lesage

LeDevoir 1 mai 1997



Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, l'unité nationale demeure le principal enjeu des élections fédérales du 2 juin.

Tel est l'avis qu'exprime l'équipe éditoriale de deux quotidiens, The Globe and Mail à Toronto, The Gazette à Montréal.

Le premier met en exergue les réalisations du gouvernement libéral depuis 1993. Mais il y a une question plus importante, à la lumière de laquelle tout le reste semble creux.

«La vérité crue, c'est que les libéraux ont tenté d'assurer la prospérité du Canada, mais ils en ont moins fait pour protéger son unité. Tel est le plus grand enjeu pour le Canada - notre survie en tant que nation -, mais ne vous attendez pas à ce que M. Chrétien vous en parle».

M. Chrétien est peut-être un bon intendant, mais le Canada a besoin de beaucoup plus. «L'élection porte moins sur le pouvoir que sur son usage. S'il veut être vu autrement que comme un gouvernement de concierge, il devra dessiner les contours et le sens de notre nationalité du Canada [nationhood]. Il devra provoquer et stimuler les Canadiens. Courage, M. Chrétien.»

The Gazette opine dans le même sens. Il y a plusieurs problèmes importants à résoudre, mais le préalable est incontournable: le pays doit être uni. En ce sens, il importe de savoir ce que M. Chrétien fera s'il y a un autre référendum, et si c'est un OUI. Les partis ont l'obligation de dire aux Canadiens ce qu'ils feraient du pouvoir. Mais il ne suffira pas qu'ils envoient sous le tapis le plus important des enjeux.

Vous voulez un enjeu électoral?, demande Andrew Coyne, en conclusion d'une récente chronique dans les nombreux journaux de Southam News. Les élections elles-mêmes sont un enjeu, car elles favorisent les partis bien établis, pas le grand public.

Coyne conclut ainsi son argumentation. «C'est un système qui favorise les partis plus que le public, les grands partis plutôt que les petits, le parti au pouvoir davantage que l'opposition. Et au sommet trône le premier ministre. Il choisit les candidats, détermine la date des élections, qui choisit ensuite son cabinet, et qui gouverne sans opposition jusqu'à ce qu'il veuille bien jouer à nouveau à la charade.»

Dans une autre «colonne», le chroniqueur Coyne ne prête pas foi à ceux qui prétendent que la campagne sera difficile pour les libéraux. Une promenade, une balade, croit-il, tant est forte l'avance libérale un peu partout au Canada. «Et il y a l'arithmétique électorale fondamentale: quatre partis d'opposition, deux limités par leur région, deux par leur idéologie, faisant face au parti gouvernemental qui a le plus de succès et qui est le plus adaptable du monde démocratique. Les libéraux devront tomber bien plus bas pour que cette élection soit intéressante.»

Refuser de reconnaître qu'il y a une crise met en péril l'avenir du Canada, écrit Duart Farquharson dans The Edmonton Journal, dont il fut le directeur de la page éditoriale. Il admet que peu de politiciens veulent se compromettre, en raison des échecs du passé et de la difficulté de trouver des solutions satisfaisantes. Mais ce n'est pas en niant qu'il y a crise qu'elle sera résolue pour autant.

Columnist pour The Edmonton Journal, Lorne Gunter note pour sa part que l'Ontario ne syntonise plus le Québec et que la sécession semble inévitable. D'une récente visite à Toronto, il tire l'impression que les Ontariens ne tentent plus de plaire au Québec et ne veulent même plus en entendre parler. Un organisateur politique lui a même dit: «S'ils [les Québécois] tiennent un autre référendum sur la séparation, nous devrions en tenir un dans le reste du Canada pour les foutre dehors.»

«J'ai encore espoir qu'une entente puisse être conclue qui satisfasse tout le monde, confie Gunter. Mais ce sera difficile. L'Ontario ne tentera plus de faire tomber les menaces nationalistes.»