L'art oratoire


Du plan B au plan A, quelle différence si la politique libérale reste la même ?

Michel Venne

LeDevoir 24 mars 1998



En identifiant la santé comme le sujet qui devrait être la priorité du gouvernement canadien, les libéraux fédéraux ont certainement marqué des points contre les partis de droite. Mais ils ont aussi confirmé la vision libérale du Canada: de moins en moins fédéral, de plus en plus uniforme from coast to coast.

Il aura suffi de quelques phrases prononcées par le ministre du Développement des ressources humaines, Pierre Pettigrew, jeudi, pour donner l'impression que le Parti libéral du Canada changeait de ton. Le plan A reprenait l'avant-scène. C'est Stéphane Dion qui était malheureux. Le ministre des Affaires intergouvernementales ne prêche pas moins la réconciliation que son collègue depuis qu'ils sont tous les deux entrés en politique (rappelons-nous les tournées qu'il a faites pour convaincre les Westerners de reconnaître le Québec comme société distincte); il est néanmoins irrémédiablement identifié à la face sombre du programme du PLC, ce fameux plan B. La différence entre les deux tient probablement au fait que le premier possède un «talent oratoire», comme dirait Jean Chrétien, et un sens politique qui font défaut au second. À moins que ce ne soient ses mèches rebelles poivre et sel.

L'art oratoire, comme chacun sait, est un atout important en politique. Jean Chrétien vient de l'élever en vertu cardinale. En fait, c'est pour lui la seule qualité qui compte en ce moment pour juger, par exemple, du prochain chef du Parti libéral du Québec. Que Jean Charest soit prévenu; le premier ministre du Canada n'attend de lui qu'une chose: qu'en «homme raisonnable», il utilise son «talent oratoire» pour convaincre les Québécois de tourner le dos au séparatisme. La politique du PLC ne changera pas. Si M. Charest s'avisait d'avoir des idées différentes de celles d'Ottawa sur la conduite des affaires du pays, il est prié de les garder pour lui. Version masculine du «Sois belle et tais-toi»!

Il est vrai que les visions du pays défendues par Jean Chrétien et par Jean Charest ne sont pas, s'agissant des orientations de fond, aux antipodes. Dans les deux cas, le principe fédéral du partage des pouvoirs entre les deux ordres de gouvernement est atténué par des mécanismes de négociations avec les provinces, pour un, et de cogestion, pour l'autre. Tant que M. Charest était chef d'un parti fédéral, la convergence entre ces deux programmes était tolérable. Mais si le député de Sherbrooke prend les rênes du PLQ, sa position sur cette question pourrait devenir précaire.

Si les libéraux provinciaux veulent reprendre le pouvoir, en reconquérant le coeur de l'électorat francophone, le nouveau chef devra assurément se démarquer du grand frère fédéral. Les Québécois toléreraient mal que celui qui aspire à être leur premier ministre soit à genoux devant Ottawa. Pour prendre ses distances, M. Charest devrait sans doute adopter des positions plus autonomistes. Or, pour les libéraux de Jean Chrétien, les revendications autonomistes du Québec sont à verser aux archives nationales. Le «Canada moderne» n'en a que faire. Selon M. Chrétien, de toutes manières, les revendications traditionnelles du Québec sont résolues. En refusant d'affronter Ottawa, M. Charest diminuerait ses chances de battre Lucien Bouchard. En s'y opposant, au contraire, il donnerait raison aux souverainistes.

Le futur chef du PLQ résoudra ses dilemmes à sa façon. Ce qui est certain, c'est que les orientations du gouvernement fédéral actuel ne changeront nullement. Non seulement M. Chrétien a été plébiscité par ses partisans lors du congrès biennal du PLC en fin de semaine, mais ses orientations en faveur d'un fédéralisme de subordination comme celui qu'il prône au travers diverses politiques depuis 1993 bénéficient du soutien indéfectible des militants. Ceux-ci en rajoutent, au grand dam de Stéphane Dion, d'ailleurs, qui s'est opposé à une résolution encourageant le gouvernement fédéral à imposer et à appliquer avec sévérité des normes nationales dans le domaine de la santé en particulier, en plus d'y investir tous les surplus fédéraux.

Ce n'est pas d'hier, évidemment, qu'Ottawa consacre des budgets au financement des services de santé. Mais auparavant, il le faisait en respectant la distribution des compétences entre Ottawa et les provinces. La nouvelle vision du pays fait fi de ces distinctions. Désormais, le Canada est une «union sociale», terme vague qui permet à Ottawa non seulement d'édicter des normes mais aussi de créer des programmes. La prochaine annonce risque de porter sur un programme fédéral de soins à domicile. Y a-t-il, pourtant, quelque chose de plus local que l'organisation des soins à domicile? Une telle politique doit être intégrée au réseau de soins et de services de santé de la région. De quoi se mêle encore le gouvernement fédéral? Jean Chrétien l'a expliqué l'année dernière. C'est pour «s'assurer que le progrès social se réalise», dit-il, tout en admettant que l'engagement fédéral n'est souvent que temporaire: «On aide les provinces à se préparer avec des programmes et, ensuite, on se retire.»

Cette vision du Canada, en plus de nier les fondements mêmes du fédéralisme, risque de nuire au pays. Ce sont de nouveaux chevauchements qui s'annoncent avec le gaspillage qu'elle entraîne, sans parler des querelles politiciennes, ni des effets des décisions prises dans une capitale ignorante des réalités. La réforme fédérale de l'assurance-chômage a créé des dizaines de milliers de nouveaux assistés sociaux au Québec. Lorsque deux ordres de gouvernement se mêlent des mêmes affaires, les politiques qui en résultent sont généralement complexes et difficilement transparentes. Lorsqu'elles sont le produit d'un accord entre deux gouvernements, l'entente se fait autour du plus petit commun dénominateur, ce qui nuit à l'efficacité des programmes. Sans parler du frein à l'innovation que constituent des normes uniformes, ignorantes des réalités régionales.

Dans ce contexte, plan A ou plan B, qu'importe, puisque les politiques inadéquates que mène ce gouvernement ne changent pas.