ÉDITORIAL

Des immigrants trop payants

Un dossier où le modèle québécois s'est appliqué et a sans doute trop bien réussi.

Donald Charette

4 février 1999

Le gouvernement canadien aime bien parler de sa grande ouverture en matière d'immigration et défendre la mobilité de la main-d'oeuvre et des capitaux à travers le pays. Dans le cas de son programme immigrant-investisseur, il donne l'impression de pratiquer exactement le contraire de ce qu'il prêche, ce qui revient à pénaliser le Québec de son succès.

Québec est la seule province à faire la sélection de ses immigrants depuis une vingtaine d'années. Cette entente fédérale-provinciale a été refaite en 1991.

C'est là l'un des rares domaines où il s'est développé un modus vivendi reconnaissant de façon concrète la différence québécoise.

Depuis une douzaine d'années, le gouvernement fédéral maintient un programme d'immigrant-investisseur qui a connu du succès en Asie. Il s'agit d'attirer des immigrants qui ont du capital à investir ici. La barre a été mise assez haute car il faut être prêt à investir 350 000 $ au Canada tout en ayant un actif de 500 000 $. Ces critères seront aussi révisés à la hausse dans les prochaines semaines.

Pour différentes raisons, notamment des fraudes et des abus dans le reste du Canada, ce programme a profité surtout au Québec. Présent en immigration, Québec s'est associé à un réseau privé de courtiers pour drainer ces capitaux. On estime en fait que Québec a mis la patte sur 1 milliard $ d'investissements qui ont créé des milliers d'emplois dans des PME. C'est 70 % des investissements qui ont pris la direction du Québec.

Pourquoi choisissent-ils le Québec ? Parce que c'est le royaume de la PME, les rendements y sont bons et les risques de pertes quasiment nuls car il se fait une sélection par des courtiers privés. Ajoutons que ces immigrants envoient leurs capitaux au Québec mais qu'il n'y résident pas nécessairement. Ces immigrants vont souvent choisir Toronto ou Vancouver, mais placer au Québec.

Il faut savoir que le gouvernement québécois s'en est remis à des courtiers et à des trusts pour faire la prospection et le maillage d'entreprises. La maison Lévesque, Beaubien, Geoffrion est très active dans ce marché et, comme le démontrait un reportage de Zone Libre, permet à des petites entreprises d'obtenir rapidement du capital à des taux d'intérêt très avantageux. Fait important à signaler, la majorité de ces placements (80 %) se font dans des entreprises situées en région.

Ces succès ont fait des jaloux dans le reste du Canada au point où Ottawa s'apprête à modifier les règles du jeu. La ministre fédérale de l'Immigration, Lucienne Robillard, a annoncé que des modifications seront apportées pour forcer un immigrant à habiter la province où il investit. Pas question dorénavant d'habiter Vancouver ou Toronto, deux pôles d'attraction pour les Asiatiques, et de faire fructifier son argent au Québec.

À Ottawa on juge que ce programme provoque un déséquilibre, Québec tirant la majeure partie des fonds de rétablissement sans accueillir sa part d'immigrants. Les changements prévus au programme immigrant-investisseur risquent de détourner vers d'autres provinces des investissements qui auraient abouti au Québec. Chez Lévesque-Beaubien, on évalue ces pertes à plus de 100 millions $ par année.

Toujours prompt à déchirer se chemise, le gouvernement québécois n'est pas monté aux barricades sur ce dossier. À Immigration Québec, on explique que c'est d'abord un programme d'immigration et on fait le pari que davantage d'Asiatiques feront le choix de s'établir ici. Cela reste à démontrer. Voilà un dossier où le modèle québécois s'est appliqué et a sans doute trop bien réussi.