|
| Maintenant plus d'allophones que d'anglophones au Québec
De plus en plus de francophones hors Québec Manon Cornellier
3 décembre 1997 |
La proportion des minorités de langues officielles diminue dans toutes les provinces
canadiennes. La taille de la communauté anglophone du Québec est, pour la
première fois de son histoire, plus petite que celle des allophones, alors que de plus
en plus de francophones hors Québec adoptent l'anglais comme langue d'usage.
Et à l'échelle du pays, le poids démographique des francophones est passé sous la
barre des 24 %, révèlent les données du recensement de 1996 sur le profil
linguistique, rendues publiques hier par Statistique Canada.
Selon l'agence fédérale, les allophones forment 9,7 % de la population québécoise
comparativement à 8,8 % pour les anglophones. La hausse importante de
l'immigration au cours des cinq dernières années a fait augmenter le nombre
d'allophones de 14 % entre 1991 et 1996 au Québec. Au cours de la même période,
la proportion d'anglophones a diminué de 0,7 %, une baisse attribuable à
l'immigration et à des pertes migratoires. Ces dernières étaient toutefois beaucoup
moins importantes que celles enregistrées au cours des décennies précédentes.
L'arrivée accrue d'immigrants de langue maternelle autre que le français et l'anglais
a eu un impact sur la composition linguistique du Canada et du Québec. Bien que
tous les groupes aient connu une hausse en chiffres absolus, les proportions, elles,
ont changé. Les anglophones ne forment plus que 59,5 % de la population
canadienne, et les francophones, 23,5 %.
En chiffres absolus, les francophones sont maintenant 6,7 millions contre 6,5
millions en 1991, et les anglophones, 17 millions, contre 16,3 millions en 1991.
Au Québec, les francophones représentent 81,5 % de la population comparativement
à 82 % en 1991. Il faut toutefois noter qu'un nombre croissant de nouveaux
arrivants qui s'établissent au Québec adoptent le français comme langue d'usage.
Depuis 1975, note Louise Marmen, analyste chez Statistique Canada, les deux tiers
de ceux qui adoptent une autre langue d'usage que leur langue maternelle optent
pour le français. Selon elle, l'adoption de la loi 101 et d'une politique d'immigration
propre à la province explique en partie ce phénomène.
À Alliance Québec, on ne s'inquiète pas de l'importance accrue de la communauté
allophone, mais la diminution constante de la communauté anglophone démontre,
croit la présidente Constance Middleton-Hope, qu'il s'agit d'une minorité qui a
besoin d'outils particuliers pour assurer son épanouissement. Elle cite entre autres
l'importance de permettre un accès plus large à l'école anglaise aux immigrants de
langue maternelle anglaise.
La ministre du Patrimoine Sheila Copps n'a pu s'empêcher d'insister sur la
diminution de la taille de la communauté anglophone québécoise. Selon elle, cette
situation est «pire» que celle des francophones du reste du pays car ces derniers,
dit-elle, ont vu leur nombre se stabiliser.
La proportion de francophones au sein de la population hors Québec a pourtant
chuté de 0,6 % en cinq ans. On observe une baisse dans toutes les provinces, y
compris au Nouveau-Brunswick et en Ontario, où les francophones sont
concentrés.
Les données dévoilées hier montrent aussi une accélération de ce que Statistique
Canada appelle les transferts linguistiques, c'est-à-dire l'abandon de sa langue
maternelle comme langue d'usage à la maison. En 1996, 39 % des francophones
hors Québec optaient pour l'anglais comparativement à 37 % en 1991 et 29 % en
1971. En Ontario, 39,1 % des francophones parlaient anglais à la maison. Au
Manitoba, ce taux atteignait 53 %.
Il ne s'agit pas d'assimilation pure puisque ces personnes peuvent encore parler leur
langue maternelle, mais on considère que ces transferts en représentent une facette
importante. «Le risque que la langue transmise aux enfants soit autre que le français
devient plus élevé», explique Mme Marmen.
De l'avis du président de la Fédération des communautés francophones et
acadienne, Gino Leblanc, ce phénomène est une forme d'assimilation car la famille
est le lieu privilégié de transmission de la langue. Les chiffres publiés hier sont,
selon lui, préoccupants.
Bombardée de questions par les journalistes, la ministre du Patrimoine, Sheila
Copps, a fini par admettre l'existence d'un phénomène d'assimilation. Vantant les
droits scolaires conférés par la Constitution de 1982, elle a attribué une partie de
cette assimilation à l'américanisation croissante du Canada.
Responsable de la politique fédérale en matière de langues officielles, elle a rappelé
qu'elle préparait un nouveau plan quinquennal concernant les programmes pour les
minorités linguistiques. Ce plan verrait à ce que les provinces utilisent les fonds
destinés à l'éducation dans la langue minoritaire à cette fin.
Elle dit vouloir aussi élargir la panoplie de services destinés à assurer
l'épanouissement des communautés francophones. Elle a cité la création de
garderies, de centres et de médias communautaires.
M. Leblanc y voit un bon signe mais a rappelé que le gouvernement Chrétien a sabré
dans les fonds destinés aux communautés de langue minoritaire. «Ce sont des choix
politiques dont l'effet se reflète dans les chiffres publiés [hier]», a-t-il conclu.
Mme Copps s'est par ailleurs réjouie du fait que 17 % des Canadiens se disent
maintenant bilingues. Elle y voit un appui potentiel au fait français. Les données
démontrent cependant que ce sont les francophones hors Québec qui affichent le
plus haut taux de bilinguisme (84 %), suivis des Anglo-Québécois (62 %) et des
francophones du Québec (34 %). Seulement 9 % de l'ensemble des anglophones
canadiens sont bilingues. À l'échelle provinciale, le Québec remporte le
championnat du bilinguisme (37,8 %), suivi du Nouveau-Brunswick (32,6 %).
Fait à noter, la moitié de la population montréalaise se dit bilingue et 48 % des
jeunes Québécois de 20 à 24 ans en font autant.