Citoyenneté

Création de la Semaine de la citoyenneté

Partager et s'enrichir

Gilles Lesage

10 novembre 1997

La première Semaine québécoise de la citoyenneté donne lieu un peu partout à plusieurs manifestations, aussi variées et multiculturelles que la société elle-même. Sous un thème évocateur: Partager ses passions, enrichir son monde, c'est aussi une belle occasion de réfléchir sur l'immense apport de l'immigration, ainsi que sur les conditions d'accueil, d'adaptation et d'intégration harmonieuse des nouveaux arrivants parmi nous.

Presque chaque jour nous fournit d'ailleurs des éléments d'information qui nous intriguent ou nous interpellent. Ainsi, le Québec a confirmé récemment ses orientations quant à l'immigration pour les quatre prochaines années. Et d'Ottawa, on apprenait par ailleurs que l'immigration continue de gonfler les grandes villes canadiennes, tandis que le Québec - au troisième rang - ne fait plus le plein de l'apport neuf qui lui est pourtant essentiel. Sauf sur un point névralgique, tout à son honneur: celui des réfugiés.

La consultation publique de septembre dernier a confirmé que, de façon générale, les Québécois sont satisfaits de la manière dont le gouvernement - l'actuel comme le précédent d'ailleurs - gère l'intégration et l'afflux de nouveaux arrivants sur son territoire. La stabilisation relative des pourcentages d'immigration fait aussi consensus. A hauteur de 0,4% de sa population - soit quelque 32 000 nouveaux venus en l'an 2000 -, le nombre d'immigrants que le Québec accueille annuellement se compare à celui de l'Australie et des États-Unis, deux pays dont la politique d'immigration est ouverte. Mieux encore, les Québécois veulent faciliter la réunification familiale et l'accueil des réfugiés.

A la suite des discussions publiques avec une cinquantaine d'organismes, le gouvernement a mis au point des orientations qui mettent l'accent sur les efforts de sélection du Québec, en particulier pour les immigrants de la catégorie des travailleurs. En bref, a annoncé le ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, le Québec compte porter à 50%, en l'an 2000, la proportion des immigrants indépendants; porter à au moins 10 000 le nombre de travailleurs indépendants sélectionnés à l'étranger; maintenir à environ 4000 par année les admissions d'immigrants gens d'affaires; augmenter la proportion des immigrants connaissant le français, au moment de leur admission, de sorte que ce pourcentage soit d'au moins 40% en fin de période (2002); maintenir entre 2200 et 2400 par année le nombre de réfugiés et autres personnes en situation de détresse admis au Québec, après avoir été sélectionnés à l'étranger.

Ces chiffres sont arides et austères. Ils dénotent pourtant une réalité importante, qui démontre que le Québec, sans se donner en exemple de perfection, fait honnêtement sa part et n'est pas aussi étroit et mesquin que des détracteurs le prétendent encore. Que la francisation et l'intégration soient indissociables tombe sous le sens commun, s'agissant du Québec. Et vouloir y augmenter graduellement la proportion d'immigrants parlant français n'a de quoi choquer que ceux qui qualifient d'ethnocentrique la moindre initiative visant à faire du français la langue commune de la vie publique.

Au total, niveaux et proportions peuvent sembler modestes, considérant d'une part l'apport irremplaçable des nouveaux arrivants, d'autre part la nécessité de compenser, du moins en partie, le lourd déficit démographique des Québécois. Mais il faut prendre en compte bien des facteurs, dont la capacité d'accueil de l'économie québécoise. A peu près plus personne ne s'imagine, heureusement, que les immigrants viennent voler les emplois des pure-laine; il n'en reste pas moins que l'économie n'est pas prospère au point que le Québec puisse ouvrir toutes grandes ses portes à qui le veut bien.

Sur un point fort crucial, d'ailleurs, le Québec fait plus que sa part, ce que ses dénigreurs oublient de relever dans leurs sombres bilans des politiques québécoises.

Ainsi, au terme du premier trimestre de 1997, la moitié des 27000 demandes d'asile en instance au Canada devaient être instruites au Québec. Celui-ci fait valoir depuis des années que le système canadien de reconnaissance du statut de réfugié devrait comporter deux caractéristiques essentielles: être diligent et juste envers la personne qui sollicite l'asile de bon droit; être dissuasif quant aux personnes qui engorgent le système avec des demandes non fondées.

Le ministre André Boisclair dénonce à bon droit le système fédéral. L'importance du mouvement des demandeurs d'asile depuis 1994, l'accumulation de retards de traitement de ces demandes, l'allongement des délais créent en effet des situations injustes, souvent inhumaines, en plus de générer des coûts importants pour la société. Il n'est pas anodin, par exemple, qu'un bon nombre, sinon la plupart des revendicateurs de statut de réfugiés émargent au budget de l'aide sociale. A 50% du total canadien, en tout cas, le Québec fait sa large part, n'est-ce pas?

Ceux qui sont si empressés à lui faire la leçon à tout venant pourraient utilement presser leurs amis fédéraux d'accélérer quelque peu les décisions. Deux ans d'attente, c'est intolérable sur le plan de la justice, inacceptable et inéquitable. Les nouveaux commissaires fédéraux, dont l'ex-ministre libérale Louise Robic et l'ex-président d'Alliance Québec, Michael Hamelin, ont là ample matière à mettre leur zèle à l'épreuve.

Le ministre Boisclair a annoncé par ailleurs que des mesures seront prises pour faciliter l'établissement et l'intégration des immigrants dans les régions, et pour susciter leur participation aux grands enjeux du développement régional. Actuellement, plus de 90% des immigrants s'installent dans la région immédiate de Montréal. Ce qui est fort compréhensible. Les structures d'accueil sont plus importantes, y compris celles de leur communauté d'origine, ce qui facilite l'adaptation et le partage en cas de coups durs. En région, forcément, les nouveaux venus sont plus isolés et, souvent, laissés à leur sort. Des tentatives récentes ont, hélas, avorté. Il faudra bien plus que de la bonne volonté et des voeux pieux, pour modifier cette tendance lourde.

De récentes statistiques fédérales nous rappellent d'ailleurs les limites de la régionalisation, en immigration comme dans d'autres secteurs. Parmi les provinces canadiennes, le Québec est le troisième choix des immigrants comme terre d'accueil. Ils préfèrent et de loin, s'installer en Ontario et en Colombie-Britannique, les provinces qui ont accueilli 54,2% et 20,8% des quelque 1,3 million d'immigrants au Canada, entre 1991 et 1996. Le Québec, pour sa part n'a accueilli que 14,5% des nouveaux venus pendant cette période quinquennale, soit un total de 150 910 immigrants.

Non seulement est-on fort loin de l'objectif prévu entre Ottawa et Québec, il y a dix ans - soit le quart de l'immigration canadienne - mais cet écart risque de se creuser davantage. Montréal ne fait pas le poids à côté de Toronto et de Vancouver, en ce qui a trait aux immigrants dits économiques (investisseurs et travailleurs qualifiés). De nombreux obstacles subsistent sur la voie de l'accueil et de l'adaptation.

La Semaine de la citoyenneté nous fait prendre conscience des atouts et des faiblesses du Québec. «Apprendre à vivre ensemble avec nos différences» (pour reprendre le mot de Janette Bertrand), c'est accueillir, partager et s'enrichir mutuellement. S'ouvrir au pluralisme et à la solidarité sociale.