Le faux exode

Claude Picher

La Presse

11 septembre 1997

Beaucoup de gens croient que le Québec se vide de sa population. Cette impression est largement entretenue par certains médias et politiciens. Le prétexte de l'"incertitude politique" refait souvent surface, mais on invoque aussi d'autres considérations, dont le fardeau fiscal extrêmement lourd que les Québécois doivent supporter. Parlez-en avec vos collègues de travail, vos amis, vos parents ; vous verrez : la plupart des gens en sont presque venus à tenir pour acquis que le Québec est devenu une terre d'émigration, qu'il est victime d'une véritable saignée démographique.

La réalité est très différente.

Sur le plan international, il est clair que le Québec enregistre un solde migratoire positif. En revanche, sur le plan des migrations interprovinciales, le Québec est perdant, mais son cas est loin d'être aussi tragique qu'on pourrait le penser. Voyons tout cela de plus près.

Les chiffres de Statistique Canada nous apprennent que, bon an mal an depuis 1989, le Canada accueille plus de 200 000 immigrants par année ; le record a été atteint en 1993, avec 256 000 nouveaux arrivants. Ceux-ci choisissent de s'établir, dans l'ordre, en Ontario, en Colombie-Britannique, et au Québec. En 1995, dernière année pour laquelle on dispose de chiffres complets, le Canada a accueilli 212 000 immigrants ; plus de la moitié d'entre eux, 116 000, se sont installés en Ontario, contre 46 000 en Colombie-Britannique et 27 000 au Québec.

C'est plutôt faible ; compte tenu de son poids démographique à l'intérieur du Canada, le Québec reçoit proportionnellement beaucoup moins d'immigrants que les autres grandes provinces. Beaucoup de Québécois ont l'impression d'être submergés par l'immigration internationale ; qu'ils en parlent donc aux Ontariens ou aux Britannico-Colombiens!

Si le Québec exerce peu d'attraction auprès des immigrants, ce n'est pas seulement à cause de la barrière linguistique, comme le veut une opinion largement répandue.

Dans les provinces anglophones où le climat est le plus rigoureux, l'immigration est à peu près nulle : en 1995, le Manitoba a accueilli 3600 immigrants, la Saskatchewan 1900. Les nouveaux arrivants boudent aussi les provinces défavorisées. Ensemble, Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick et l'Île-du-Prince-Édouard ont reçu moins de 1500 immigrants.

D'autre part, les Canadiens émigrent peu. Au cours des dix dernières années, le nombre de Canadiens qui ont choisi de s'établir à l'extérieur du pays n'a jamais dépassé 50 000 par année. Les Québécois émigrent encore moins que les autres Canadiens. Le nombre de départs varie entre cinq et dix mille par année. Au niveau international, le solde migratoire net, en faveur du Québec, oscille aux alentours de 20 000 par année.

Voyons maintenant le dossier des migrations interprovinciales. En 1995, quelque 330 000 Canadiens ont quitté leur province pour s'établir ailleurs au Canada.

Il est vrai qu'à ce chapitre, le Québec est perdant. Jamais, au cours des 25 dernières années, le solde migratoire interprovincial du Québec n'a été positif. Si on accumule les pertes, on obtient, à première vue, des résultats effarants : depuis 1970, le Québec a perdu 441 000 citoyens au profit des autres provinces. Il s'agit là d'une perte nette, c'est-à-dire la différence entre les Québécois qui ont quitté pour une autre province, et les Canadiens de l'extérieur qui se sont installés au Québec.

Mais il faut regarder ce chiffre de plus près. Plus de 40 % des départs sont concentrés sur une période de six ans, entre 1977 et 1982. L'année 1977, qui a suivi l'élection du Parti québécois en novembre 1976, a été la pire de toutes, avec une perte nette de 47 000 citoyens. Dans ce cas-là, il n'est pas exagéré de parler d'exode.

Depuis, la situation s'est remarquablement améliorée. Le solde migratoire du Québec est toujours négatif, mais il a rarement dépassé le seuil des 10 000 depuis douze ans.

En tenant compte à la fois de l'immigration internationale et des migrations interprovinciales, le Québec affiche donc un solde migratoire positif de 10 000 par année.

Ce n'est pas tout. Si de nombreux Québécois choisissent de s'établir ailleurs, principalement en Ontario, le contraire est aussi vrai. En 1995, 25 000 Québécois ont déménagé en Ontario, mais 18 000 Ontariens se sont établis au Québec. Voilà qui met un sérieux bémol sur les propos alarmistes que l'on entend trop souvent.

Le Québec, faut-il surtout préciser, est victime du mouvement démographique traditionnel vers l'Ouest, tout comme l'Ontario. Toujours en 1995, la Colombie-Britannique enregistre un gain net de 3000 citoyens aux dépens du Québec, mais de 11 000 aux dépens de l'Ontario. Depuis 1990, le Québec a perdu 60 000 citoyens au profit des autres provinces. L'Ontario en a perdu 58 000. Encore un bémol.

Les pertes du Québec, enfin, sont beaucoup moins importantes que celles observées ailleurs. Le chiffre de 441 000, que nous avons vu plus haut, est certes élevé, mais par rapport à la taille de sa population (7,4 millions d'habitants aujourd'hui), c'est bien moins dramatique qu'au Manitoba (137 000 pertes pour 1,1 million d'habitants) ou en Saskatchewan (183 000 pertes pour un million d'habitants). Ce sont la Colombie-Britannique et l'Alberta qui sont les deux grandes gagnantes de ces mouvements. En fait, toutes proportions gardées, si le Québec avait perdu autant de population en 25 ans que la Saskatchewan, ce n'est pas une perte de 441 000 qu'il faudrait déplorer, mais de 1,4 million d'habitants! Troisième bémol.

Dans le dernier rapport annuel de Statistique Canada sur l'état de la population, on peut d'ailleurs lire en toutes lettres que le solde négatif du Québec "n'a rien d'un exode". On ne saurait être plus clair. Voilà des chiffres auxquels il faudra penser, la prochaine fois que l'on entendra crier à l'exode...