J'ai passé la majeure partie de ma vie à l'ombre des incessantes querelles entre anglophones et
francophones. C'est ce qui explique pourquoi les huit années pendant lesquelles j'ai vécu à
Berkeley, en Californie, me sont apparues comme une agréable retraite champêtre. De la politique ou
de l'hiver montréalais, j'aurais du mal à dire ce qui m'a le moins manqué!
Là-bas, la vie était simple. Partout où je me promenais, il y avait la baie de San Francisco
éclaboussée de soleil, les collines revêtues de vert, de brun ou d'ocre, et, entre les deux, rien, sinon
l'immensité du ciel bleu. Un paysage à mener une vie retirée et tranquille que bouleversent
périodiquement les sales caprices d'une nature brutale: tremblements de terre, incendies,
inondations, glissements de terrain ou sécheresses.
Y vivre comporte des risques que le «politiquement correct» réussit largement à masquer sous des préoccupations idéologiques. Quand, une cigarette à la main, je croisais des passants sur College Avenue, un refuge de yuppies, à trois mètres de distance ils se mettaient à tousser violemment. Un coup d'oeil rapide à une jolie femme suffisait pour qu'elle détourne rapidement la tête ou me fixe d'un regard accusateur, comme si j'étais un violeur en puissance. Sans mentionner les
circonvolutions maintenant obligatoires pour parler de race ou de sexe dans la ville qui a donné
naissance, en 1964, au Free Speech Movement (qu'on ne me parle pas des deux solitudes!).
Montréal, à mon retour, m'a jeté au visage l'évidence de son mépris grandiose pour le politiquement correct. Volcanique, allumeuse, provocante, orgasmisque, hyperbolique, anarchique, incestueuse,
c'est la seule cité véritablement latine au nord du Rio Grande. La fumée lui sort des narines, au
propre comme au figuré.
Ici, nous sommes des voyeurs, amoureux de l'autre, qui reniflons sans fausse honte son odeur.
Quel plaisir, quel soulagement d'admirer une femme et d'être récompensé d'un sourire. Riches ou
pauvres, la mode nous préoccupe, et il se dégage de nos vêtements un odorant mélange de parfum et de fumée de cigarette.
Le discours politique y est, comme le reste, d'une impudeur passionnée, ni poli, ni courtois, ni
correct. Les Montréalais ont du style, et leur vie est un pur chaos. J'ai compris à quel point j'en
avais gardé une nostalgie perverse. Et puis, si l'hiver est interminable, le printemps venu, je peux de
nouveau me réchauffer à la vue du plus grand striptease du monde.
Je suis revenu à Montréal par curiosité, pour tester par moi-même cette humeur postréférendaire dont on me parlait tant. Les nouvelles du Québec sont plutôt rares dans les journaux de la Californie, et j'ai su la date exacte du référendum quatre jours après qu'il a eu lieu, mais je n'ai pas tardé à recevoir de Montréal coups de téléphone alarmants et coupures de journaux aux sombres pronostics.
Quand et comment allait-il finir, ce cauchemar national sans fin, à côté duquel le Watergate n'est que plaisanterie? Montréal était-elle encore ma ville? Il fallait que j'aille vérifier sur place.
Quand j'étais enfant dans le quartier Snowdon, pendant les années 50, j'ignorais complètement que la majorité des habitants de l'île de Montréal parlaient français. Personnellement, je n'en avais jamais rencontré! On les surnommait les «Pepsis», des radins qui, à prix égal, préféraient les bouteilles de Pepsi de 10 onces à celles de Coke, qui n'en contenaient que six. Mon professeur de français venait d'Angleterre, et j'ai fini son cours de justesse, avec la note de passage. Le lendemain, j'avais déjà tout oublié (cela n'avait guère d'utilité immédiate). En fait de Frenchies, je ne connaissais que Maurice «le Rocket» Richard, Jean Béliveau et Jacques Plante (en cinq ans, les «Habs» avaient gagné cinq fois la coupe Stanley). Le réveil a été brutal et spectaculaire pendant toutes les années 60: la Révolution tranquille de Jean Lesage, les bombes du FLQ dans les boîtes aux lettres, l'émeute de 1964 au moment de la visite de la reine, la merveilleuse Expo 67, le «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle et la «trudeaumanie». Pour parler du Québec, on en parlait! Mais aussi marqué que j'ai pu l'être par tous ces événements, je ne fréquentais pas de Canadiens français et m'aventurais rarement à l'est de la Main...
À l'âge tendre de 21 ans, en 1969, je suis devenu critique de musique populaire au Montreal Star et
j'ai bien été forcé de couvrir des spectacles de gens comme Charlebois et de cette soudaine marée de chansonniers qui faisaient du joual leur... cheval de bataille. J'ai adoré la couleur et la vitalité de leur musique, mais ce n'est que des années plus tard que j'en ai vraiment compris les paroles. Les
événements d'octobre 1970, eux, m'ont heurté de plein fouet: j'avais peur de quitter mon bureau de la rue Crescent une fois la nuit tombée. La police ramassait tout individu à l'allure vaguement
suspecte et, à l'époque, je portais des pantalons de cuir.
À mon retour de Berkekey, j'ai traversé en taxi les grandes artères du centreville de Montréal, leurs haies étincelantes de gratte-ciel postmodernes, puis les rues résidentielles bordées de vieux triplex ornés de ces escaliers extérieurs au cachet si particulier. Au loin la croix du mont Royal illuminait le ciel, phare spirituel de Montréal. J'ai parlé en français au chauffeur, il m'a
répondu en anglais. Oh oui! cela faisait du bien de se retrouver chez soi.
Mais, le lendemain, à la lumière crue du jour, j'ai été frappé par le nombre de pancartes «À louer» ou «À vendre», par toutes les vitrines vides ou placardées. C'était pis que je ne l'avais imaginé. Je suis parti à la recherche de mes vieux amis pour qu'il me fassent un bilan de la situation. Chacun m'a tenu un discours différent.
Je suis d'abord allé voir Hubert Bauch, journaliste politique à The Gazette, aussi calme et mesuré
dans ce qu'il dit que dans ce qu'il écrit, ce qui a toujours fait mon admiration. Quelques mois avant
le référendum, il m'avait annoncé au téléphone à quel point le Non partait gagnant et comment il avait hâte que tout soit terminé pour pouvoir enfin, 20 ans plus tard, aborder d'autres sujets dans ses chroniques.
«Comme quoi, me dit-il, les meilleurs plans... Mais je suis fatigué de cette bataille éternelle et
dégradante alors qu'il y aurait tant à faire pour l'avenir de Montréal. J'imagine que j'ai pris mes
désirs pour des réalités. En fait, c'est un processus de transition à long terme qui n'est pas sans intérêt à observer. Mais cela commence à virer à l'absurde, et, des deux côtés, les gens deviennent des caricatures d'eux-mêmes et répètent à satiété les mêmes slogans stéréotypés auxquels personne
ne croit plus. C'est décourageant. Il devrait y avoir moyen de faire mieux.»
Ensuite, j'ai déjeuné avec Nathalie Petrowski, de La Presse, toujours aussi bagarreuse. Une fille
aimable qui n'a pas la langue dans sa poche. Je lui ai demandé si les anglos se plaignaient trop.
«Si j'étais à leur place, je me plaindrais aussi. Ils se sentent très menacés. Mais j'ai l'impression qu'ils sont un peu paranos... Bien sûr, il y a des extrémistes, mais, nous, les indépendantistes de ma génération, nous voulons une société multiculturelle et cosmopolite. Je n'ai pas envie de vivre dans une ville où il n'y aurait plus d'anglos. Ils contribuent pour une grande part à l'âme de Montréal. Mais nous aimerions qu'ils s'intéressent un peu plus à la culture qui les entoure. Depuis le référendum, ils expriment, pour la première fois, leur colère. Même sous forme de hurlements, c'est un début de communication! C'est mieux que l'isolement, l'indifférence, les deux solitudes. Au moins, maintenant, nous savons qu'ils existent. Et j'imagine qu'eux aussi ont découvert que nous étions là.
«J'ai rencontré dernièrement un groupe de 45 anglophones de l'ouest de Montréal, m'a raconté Nathalie. L'atmosphère était tendue, et la discussion, serrée. Ils m'ont attaquée d'emblée, et je me suis défendue une heure et demie de temps. Après, on a fait une pause pour prendre un café (pas d'alcool ni de cigarettes, bien sûr!), et l'ambiance est devenue immédiatement amicale. Très plaisante. Le problème est purement idéologique, rhétorique, dans la tête, mais je ne peux pas dire que cela me déplaise. Cette tension qui existe entre les deux communautés fait toute l'originalité de Montréal. Ce n'est pas violent, comme en Bosnie ou en Algérie. C'est créateur.»
Byron Ayanoglu écrit des livres de recettes, des pièces de théâtre et cuisine pour les stars. Il est revenu à Montréal après un séjour de 10 ans à Toronto, dégoûté du côté sournois de l'ambiance «politiquement correcte» qui règne là-bas. C'est un être éminemment sociable, à la carrure impressionnante, aux yeux malicieux et au rire communicatif.
«L'idée qu'on puisse vous forcer à penser en français, simplement parce que vous pourriez avoir à le parler dans une boutique, est ridicule. Ma famille était grecque et nous vivions en Turquie, ce qui ne nous empêchait pas de parler grec à la maison. L'Europe est pleine de minorités ethniques qui fonctionnent sans problème au sein de la majorité linguistique. Il se produit ici un processus
historique évident et inévitable. Certains anglos souffrent d'une myopie intellectuelle et d'un
nombrilisme incroyables. La solution, ce serait qu'ils se calment et profitent de ce qu'ils ont. En
s'en allant, ils gaspillent leur part d'un héritage précieux que leurs grands-parents et arrière
grands-parents ont contribué à construire. Ils ne font de mal qu'à eux-mêmes. Vivre en harmonie avec ses voisins, faire des compromis, ce n'est pas la fin du monde.»
Finalement, il restait Nick Auf der Maur, qui n'est plus conseiller municipal (un autre choc auquel je
ne m'attendais pas), mais toujours monsieur Montréal: «C'est une ville merveilleuse. Elle l'a
toujours été, et je n'en vois pas d'autre où je pourrais vivre. Mais tout y est complètement cinglé.»
J'ai trouvé un nouveau logement près de l'angle de la rue Bernard et de l'avenue du Parc, au point
de rencontre de la bourgeoisie influente d'Outremont, d'immigrants anciens et nouveaux de toutes
races et origines, d'une communauté juive hassidique bien enracinée et de jeunes gens dans la
vingtaine qui fréquentent les bars et les cafés du quartier. Une affiche dans la vitrine de la pharmacie
Jean Coutu résume bien la situation: «On parle français», dit-elle, «We Speak English», et ainsi de
suite en grec, en chinois, en portugais, en espagnol et en vietnamien. Plus loin, la ville entière
semble s'être donné rendez-vous au Bagel Shop de la rue Saint-Viateur et, à chaque tournant, le
regard tombe sur cette imposante colline que nous avons baptisée la Montagne.
Il est midi, et je déguste un café au lait à l'Exotica, l'endroit à la mode, un immeuble de trois étages de la rue Laurier à la fois épicerie, bar, restaurant, magasin de disques et kiosque à journaux. Ça ressemble bien au Montréal que j'ai toujours connu. Éric, le jeune barman francophone, est entièrement d'accord. «Tout se joue dans les médias et chez les politiciens. Dans la rue, la plupart des gens s'entendent bien. Nous venons tous d'ailleurs. Moi, par exemple, j'ai du sang irlandais.
Bien sûr, il y a des extrémistes des deux côtés, mais nous ne sommes même pas capables de nous lancer des tomates pourries!»
«On vient s'installer à Montréal pour sa liberté d'esprit», dit Helen Fotopulos, conseillère municipale, qui fait partie de la première génération de femmes immigrantes à s'engager dans l'administration de la ville. Intelligente, séduisante, elle n'en finit plus quand elle commence à vanter les mérites de Montréal: «Chaos politique ou non, vous devez admettre qu'au moins on ne s'ennuie pas. Si vous voulez du piquant dans votre vie, vous avez trouvé le bon endroit. Ici, c'est génétique.» Elle m'énumère à toute allure les festivals, les bars, les cafés, la montagne «à la poésie naturelle», le style de vie à l'européenne où on fait ses courses pour la journée, pas pour la semaine. «On s'identifie tellement rapidement aux charmes de Montréal qu'on n'accepte plus aucun commentaire négatif venant de l'extérieur. Nous seuls avons le droit de la critiquer!»
Je me suis vite fatigué de ces gens qui parlent des années 40 et 50 comme d'une période glorieuse,
une époque où, prétend par exemple William Weintraub dans City Unique, Montréal se voulait «bilingue et cosmopolite».
Bilingue, elle ne l'était pas! Hugh MacLennan n'a pas inventé l'expression «les deux solitudes» pour rien. Et cosmopolite, elle l'était à peu près autant qu'un bordel de province. Aujourd'hui, la plupart des Montréalais parlent couramment deux langues ou plus. Leur ville, trait d'union
géographique entre l'Europe et l'Amérique, enrichie de vagues successives d'immigrants, de leurs
langues et cultures respectives, fait en réalité partie de la poignée de grandes métropoles qu'on peut à juste titre qualifier de cosmopolites dans l'hémisphère Nord.
Comparativement à celui de la première élection péquiste ou même à celui que j'ai quitté il y a huit ans, le Montréal d'aujourd'hui offre 100 fois plus de choses à faire et à voir. J'ai été frappé, par exemple, par la prolifération de boutiques qui offrent toutes sortes de journaux et de magazines en une multitude de langues. C'est le signe d'une population instruite, curieuse et ouverte, en dépit de la politique linguistique mesquine du Parti québécois.
Les cris d'alarme de l'aile dure du PQ, qui parle de «bilinguisme rampant», n'ont guère de sens.
C'est là une réalité montréalaise qui ne s'effacera jamais. La dénonciation par les commentateurs anglophones de «l'oblitération systématique de tous les signes de la présence anglophone» est un mensonge pur et simple. Les tribunes téléphoniques, la manière dont elles encouragent les préjugés d'un côté comme de l'autre, participent d'un phénomène médiatique propre à l'Amérique du Nord. Ce n'est pas la voix du peuple, mais des criailleries de gourous autoproclamés dont le seul but dans l'existence est de se vanter d'être passés à la radio. Un trait que partagent malheureusement trop de nos politiciens.
Le racisme et la xénophobie? Oui, certains hommes politiques lancent des phrases incendiaires qui
reflètent l'aspect le plus sinistre du nationalisme. Encore là, le phénomène n'a rien de typiquement québécois.
L'infâme loi sur l'affichage? Ce n'est pas un si gros prix à payer pour reconnaître le caractère
français de Montréal. Belle affaire, si les caractères anglais sont deux fois plus petits que les
français! Oui, la «police de la langue» est mesquine, mais en faire une obsession lui donne plus
d'importance qu'elle n'en mérite et colle aux anglophones une image d'éternels geignards.
«Il faut être capable de s'arrêter, dit Helen Fotopulos, de cesser de remâcher constamment
constitution et séparatisme pour s'occuper de nos problèmes économiques et de nos problèmes d'infrastructure. Les remarques déplacées de Parizeau le soir du référendum ont ouvert une véritable boîte de Pandore. Les gens de part et d'autre se sont conduits comme des enragés, et c'est devenu un véritable cirque.»
«Notre plus gros problème, déclare Ayanoglu, c'est de vivre avec l'hiver. Quand le soleil disparaît, il n'y a plus personne; tous s'en vont prendre un coup et baiser!»
George Mihalka, le réalisateur d'origine hongroise qui a tourné L'Homme idéal, le plus grand
succès québécois en salle en 1996, est en noir, des bottes jusqu'au béret, sans compter la barbe. Il est passionné de hockey, de Montréal et de politique. «C'est une loi presque implicite qui veut qu'on ne parle pas de politique sur un plateau, dit-il. Mais, au moment du tournage de L'Homme
idéal, juste avant le référendum, une moitié de l'équipe était francophone, l'autre anglophone, une moitié séparatiste, l'autre fédéraliste, mais la division ne se faisait pas nécessairement selon la langue parlée. Les esprits s'échauffaient rapidement, et j'ai parfois dû intervenir, mais c'était purement politique. Je n'ai jamais été témoin d'attaques personnelles.
«Chaque fois que je voyage dans les autres provinces, j'en reviens un peu plus séparatiste; plus
longtemps je reste au Québec, et moins je le suis. Les gens de l'Ouest affichent une attitude
paternaliste, pleine de condescendance, ou alors ils n'ont pas la moindre idée de ce qui se passe ici.
Et ils ont une admiration béate pour les États-Unis et les valeurs américaines. Bizarrement, chaque fois que je reviens dans mon Montréal bilingue, j'ai l'impression de retrouver le Canada, le vrai.»
Bon, c'est le chaos. What else is new? Montréal est une ville formidable, une ville du tonnerre. Ne
laissez personne prétendre le contraire.