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| Gérer l'immigration
19 juin 1997 |
Québec propose de hausser légèrement l'immigration des candidats indépendants, travailleurs et parlant français, d'ici l'an 2000. Les orientations proposées par le ministre Boisclair s'inscrivent dans la continuité. Elles témoignent d'un souci de respecter la capacité d'accueil du Québec, une condition essentielle. Sans renier nos engagements humanitaires.
Disons d'abord qu'il est tout à fait légitime pour un Etat de gérer les flots d'immigrants désirant s'établir sur son territoire. Ceux qui rêvent de frontières ouvertes au tout-venant s'accrochent à une conception irréaliste de l'humanité. Tous les pays contrôlent leurs frontières. C'est une condition de souveraineté et de l'équilibre des comptes publics. Le fait de déterminer des limites à l'entrée de nouveaux arrivants ne témoigne nullement d'une fermeture ou d'une intolérance. Il s'agit tout simplement de bonne gouverne. Si le Québec le voulait, il laisserait s'établir sur son territoire le double de candidats qu'il compte admettre au cours des trois prochaines années. Les listes d'attente le permettraient. Mais ces personnes pourraient-elles se trouver un emploi? L'État québécois aurait-il les moyens de subvenir à leurs besoins? Ces gens-là pourraient-ils s'intégrer?
D'ailleurs, bien que les sondages et les études montrent que les Québécois sont, dans l'ensemble, ouverts à l'immigration et aux relations interculturelles, il est clair que cette ouverture a ses limites. Si le niveau d'acceptation est élevé aujourd'hui (au-delà de 60%), c'est probablement parce que les niveaux d'admission en vigueur sont bien adaptés à notre situation. Pour l'instant, les Québécois ne se sentent pas menacés par l'immigration. Il n'y a aucune raison de prendre le risque de rompre cet équilibre. En Europe, la plupart des pays ont déjà fermé leurs frontières à l'immigration économique. On connaît les conflits générés en France notamment par la cohabitation avec les étrangers.
Le ministre Boisclair a donc raison d'opter pour une «stabilisation relative» des niveaux d'admission. Son homologue fédérale Lucienne Robillard tirait d'ailleurs les mêmes conclusions, l'année dernière, pour l'ensemble du Canada, en plafonnant à quelque 220 000 pour l'année en cours, au lieu des 300 000 annoncés, le niveau maximal d'immigration autorisé. En même temps le ministre québécois ne s'en tient pas au statu quo. Il prône une légère progression des taux d'admission des immigrants indépendants qui se destinent au marché du travail et qui ont une connaissance du français. Le document de consultation qu'il a rendu public mardi témoigne de l'intérêt pour le Québec d'accueillir des étrangers sur son territoire. Sans l'immigration, Montréal n'aurait jamais pu préserver son poids démographique. Au fur et à mesure que les francophones ont migré vers les banlieues, ce sont les étrangers qui sont venus s'établir dans l'île, avec tous les avantages que leur présence comporte pour l'achat de biens et de services ou encore pour le maintien en bon état du stock de logement. Quant aux entrepreneurs qui immigrent chez nous, les statistiques montrent qu'ils créent de l'emploi, investissent et contribuent encore dix ans après leur arrivée, à l'économie québécoise. Sans parler de leur apport culturel.
Les niveaux d'immigration proposés par M. Boisclair s'éloignent à peine de ceux que nous avons connus au cours des dernières années. Entre 28000 et 32000 d'ici à l'an 2000. C'est à peine 20% de moins que les 40000 que proposait d'accueillir, au début des années 1990, le gouvernement précédent à Québec. Et c'est un niveau honorable, qui correspond à 0,4% de la population actuelle. C'est plus que ne font les Américains, toutes proportions gardées, évidemment.
Les seuils d'immigration proposés par les libéraux de Robert Bourassa étaient motivés, à l'époque, par l'obsession de la chute du poids démographique du Québec au sein de la fédération. Le Québec avait obtenu, dans l'entente Canada-Québec de 1991, le droit d'accueillir sur son territoire jusqu'au quart de l'immigration totale canadienne, afin de maintenir à 25% sa part de la population totale. Pour la première fois depuis la Confédération, le poids démographique du Québec est tombé sous la barre des 25% en 1996. Comme la natalité reste à un niveau anémique, et que cela continuera pour longtemps, l'immigration devait compenser.
Sauf que le ralentissement économique qui a frappé l'Amérique du Nord au début des années 1990 forcé les libéraux à admettre que le Québec ne pourrait pas, au risque de nourrir les rangs des chômeurs, ouvrir ses frontières autant qu'il ne l'aurait voulu. Il a mis les freins et réduit ses attentes. D'ailleurs, on sait maintenant que pour que l'immigration puisse compenser efficacement la faiblesse de la natalité, ce n'est pas 40000, mais 60000 immigrants et plus, le double de ce que nous aurons accueilli cette année, qu'il faudrait recruter pour y parvenir, et le faire pendant plusieurs années d'affilée.
Or cette stratégie, à laquelle renonce le gouvernement actuel, avec raison soulève de nombreux problèmes liés non seulement à la capacité d'intégrer ces immigrants mais de les retenir au Québec. A quoi bon, en effet, ouvrir nos portes, si ce n'est que pour permettre à des gens d'entrer au Canada pour aller ensuite s'établir dans une autre province. Le taux de rétention dépend de la capacité d'intégration. Or la capacité d'intégration dépend de deux facteurs qui jouent contre des niveaux élevés d'admission. D'une part, une personne réussira à s'intégrer au Québec si elle y trouve de quoi gagner sa vie. La persistance du chômage n'autorise aucune extravagance. Sa participation à la société québécoise sera favorisée, d'autre part, par sa connaissance du français. Les immigrants francophones restent au Québec plus longtemps que ceux qui ne connaissent pas la langue, car la maîtrise du français contribue à leur employabilité et à leur mobilité. Or le bassin d'immigrants francophones disponibles à travers le monde est restreint. Il y aurait sûrement une façon de l'exploiter davantage. Mais alors, il faudrait y consacrer des ressources, ouvrir des bureaux à l'étranger.
En somme, les orientations proposées par le gouvernement, et soumises à la consultation en septembre, rencontrent des critères raisonnables de réussite puisqu'elles tiennent compte de la capacité du Québec d'intégrer, tant au plan culturel qu'économique, les nouveaux arrivants, tout en manifestant une ouverture sur le monde. En sus, et c'était également fondamental, le Québec réaffirme ses engagements humanitaires envers les réfugiés politiques et les personnes en détresse qu'il continuera d'accueillir chez lui.