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Pour une charte des devoirs des minorités Pierre Girardin La Presse 25 février 1993
"Coincés entre une situation de minoritaires dans un ensemble canadien qui les traite de plus en plus comme une ethnie parmi d'autres, les Québécois n'ont d'autre choix que d'affirmer leur identité majoritaire par les moyens qui leur restent, tout en offrant ce projet à leurs minorités (déjà protégées par une charte) comme étant un devoir envers la majorité qui les a accueillis."Lorsque l'on regarde une mosaïque à Pompéï ou ailleurs, ce qui nous intéresse c'est le résultat global: le paysage qu'elle représente. A moins d'être soi-même mosaïste, le petit morceau de pierre qui fait partie du personnage ne nous intéresse pas. Il m'apparaît devoir en être de même pour le Québec ou le Canada, pour la «mosaïque canadienne». Le débat actuel autour du prétendu racisme des Québécois «de souche» en est arrivé à me choquer profondément en tant que Québécois de souche précisément. Dans les cénacles universitaires bien-pensants, les théories ont souvent opposé cette idée de mosaïque à celle du «melting pot» américain. La réalité est tout autre. On sait bien que traditionnellement l'Amérique du Nord et son système industriel se sont nourris de la main-d'oeuvre à bon marché fournie par une première génération d'immigrants de nationalité x ou y. La gestion de cet apport aux Etats-Unis s'est toujours faite avec l'adresse plus ou moins formelle aux immigrants des messages suivants: la langue que vous devrez parler sera l'anglais, votre vie civile se déroulera suivant la règle d'un système scolaire, politique et économique typiquement WASP, nous tolérerons vos traditions religieuses et vos habitudes culturelles en autant qu'elles se réalisent au temple, dans votre salle communautaire ou chez vous. Au Canada, jusqu'à récemment, ce fut sensiblement la même chose avec peut-être l'exception des importantes communautés ukrainiennes rurales ayant immigré massivement dans l'Ouest. Mais qu'est-ce qui a changé pour que cela ne soit plus ainsi aujourd'hui? D'abord, il y a eu la baisse de la natalité et l'augmentation des flux d'immigrants, puis plus récemment, à la suite de modifications légales, les différentes vagues de réfugiés politiques et économiques. De même, le traitement par l'intelligentsia démocratique ou étatique de la population en catégories sociologiques s'est étendu: les jeunes, les femmes, les homosexuels, les minorités visibles et autres. Enfin, une importante contribution à ce changement a été la mise en vigueur des chartes des droits qui viennent protéger l'individu sous l'angle du sexe, de la race, de l'orientation sexuelle, etc., ce qui, par extension, accroît le pouvoir des sous-groupes auxquels ils appartiennent. Mais que s'est-il passé pour qu'on en arrive à ce mouvement de type «politically correct» et à tous ces mouvements sociaux regroupés sous ces différentes étiquettes? En vertu des chartes de droits, il se produit une obligation pour la majorité de défendre les droits des minorités. Jusque-là, rien que de très louable. Mais voilà que la situation économique se transforme en crise structurelle, que les blocs éclatent, que les solidarités artificielles créées par les empires coloniaux se brisent sous l'impact des chocs économiques. Les immigrants viennent en partie rejoindre les rangs des chômeurs, des jeunes sacrifiés et condamnés à l'exclusion du travail, des exclus plus traditionnels en général. On en vient à la situation actuelle: on négocie son départ d'un pays ravagé par les difficultés, on défend son droit d'entrer à tout prix y compris la mort dans l'Eldorado apparent nord-américain, on s'y regroupe en associations qui constituent maintenant des forces politiques favorisées par les chartes de droits. Minoritaires en Amérique du Nord, les francophones ont eu également et longtemps sans l'aide d'une charte, à défendre leurs droits jusqu'à péniblement devoir se retrancher dans ce bastion majoritaire de l'Amérique française qu'est le Québec. Ce dernier, pour les protéger, a dû utiliser une législation linguistique qui a forcément heurté les minorités anglophones et allophones majoritairement assimilées à la langue et à la culture anglo-américaines. Revenons à l'idée de la mosaïque. Bien entendu, le petit morceau de pierre qui compose le nez d'un personnage et tous les autres petits morceaux sont importants pour créer l'image globale. Sauf qu'il ne faut pas non plus évacuer les phénomènes sociologiques majoritaires qui ont constitué un pays, soit: l'existence d'autochtones, la colonisation française suivie de la conquête et de la colonisation anglaise du territoire qui viennent justifier les souches de la population et de la culture du pays. Voilà l'image globale à laquelle bien des petits morceaux se sont ajoutés. Bref, trois nationalités de base dont deux ont subi la condition de minoritaire. Les francophones regroupés majoritairement au Québec et en s'y affirmant comme nation ont créé une situation où ils se considèrent majoritaires sur un territoire donné. Qu'il s'agisse des Québécois dans l'ensemble canadien ou des divers groupes d'allophones au Québec en tant que minorités, la question à se poser est la suivante: doit-on accorder plus d'importance au petit morceau de la mosaïque qu'à l'image globale qu'elle représente? Beaucoup d'anglophones se posent cette question à l'égard des Québécois dans le reste du pays et curieusement ils ont, en la personne des différents groupes créés par les protections de la Charte des droits, des alliés pour remettre en question le droit des Québécois «de souche» à l'autodétermination. Le melting pot américain, malgré la pression des populations latines au sud et le mouvement « politically correct» maintient ce code informel des devoirs des arrivants minoritaires à intégrer au sein de la culture majoritaire. Les chartes des droits ne devraient pas permettre qu'effectivement le droit d'une minorité en arrive à nier complètement ceux d'une majorité. On sait qu'une clause nonobstant prévoit ce cas mais qu'elle est politiquement inapplicable. C'est ici qu'une charte des devoirs serait peut-être une solution pour maintenir un équilibre à défaut duquel la dispersion et la subdivision des clientèles à l'infini risque de rendre le pays ingouvernable et de mener l'Etat à la faillite. Par exemple, la GRC doit-elle payer le turban à ses agents sikhs? A la suite de la création des centres pour femmes battues, doit-on maintenant créer, comme on le demande, des centres pour homosexuels battus, pour femmes noires battues, pour femmes noires homosexuelles battues et ainsi de suite? Ne devrions-nous pas plutôt nous contenter d'un centre pour personnes battues? En somme, si la charte des droits devient une charte des devoirs pour la majorité, pourquoi les minorités dont les droits sont défendus par la charte n'auraient-elles pas également une charte des devoirs? Faire une place aux minorités signifie-t-il nier son identité et les références culturelles qui constituent un pays dans lequel au départ, comme dans la plupart des pays, les nouveaux arrivants doivent «à Rome, faire comme les Romains». Voilà ce que les débats entourant la déclaration récente somme toute statistique de M. Parizeau soulève comme question de fond.
Coincés entre une situation de minoritaires dans un ensemble canadien qui les traite de plus en plus comme une ethnie parmi d'autres, les Québécois n'ont d'autre choix que d'affirmer leur identité majoritaire par les moyens qui leur restent, tout en offrant ce projet à leurs minorités (déjà protégées par une charte) comme étant un devoir envers la majorité qui les a accueillis. ![]() |