La culture québécoise et l'intégration des immigrants

Le Québec «à la russe»

Tant que la francisation demeurera coincée entre les dialogues sur le dépanneur et la cabane à sucre, les nouveaux immigrants garderont une vision trop terre-à-terre de la société québécoise

LUDMILLA PROUJANSKAIA

Professeur de français dans le cadre du Programme d'alphabétisation et de francisation des immigrants (PAFI) auprès du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration

LeDevoir 2 février 1998



[...] Et hop et galope dans la neige de Sibérie
Pétersbourg et la Hongrie..
Y avait là Nitratchka Alex et Prokofiev
Molotov et Natacha»
Félix Leclerc, Le Québécois


«Ils sont difficiles, présomptueux et critiqueux; on a l'impression qu'ils ne sont pas concernés par l'apprentissage du français, ni par le Québec», ont constaté quelques professeurs du Centre d'orientation et de francisation des immigrants lors d'une journée pédagogique consacrée à l'immigration russe.

Il y a encore sept ans, on les voyait peu à Montréal. Depuis le début des années 90, ça afflue. Il suffit de dire que dans certains groupes de COFI, traditionnellement multiethniques, les Russes forment parfois la majorité. Allez au quartier Côte-des-Neiges, montez à Côte-Saint-Luc, retournez sur la rue Sainte-Catherine, vous entendrez certainement la langue que jusqu'ici on a eu tendance à confondre avec le polonais.

Soyons honnêtes! Dans l'inconscient collectif québécois, l'image des Russes n'est pas des plus attrayantes. Le souffle de la guerre froide a marqué le Québec pour plusieurs décennies et son inertie est encore présente.

Mais en est-on coupable si la télévision d'aujourd'hui, en dépit de ses moyens illimités, privilégie dans ses reportages sur l'ex-URSS des images de prisons, de cliniques psychiatriques, d'orphelinats ou de manifestations de vieux staliniens? L'air alcoolisé, ces nostalgiques de l'ancien régime revendiquent l'époque où les autorités étaient au moins capables de leur payer leur légitime pension de retraite. Pour «égayer» un peu ce paysage totalement déprimant, on nous montre les «Russian girls» déambulant nuitamment sur les trottoirs à deux pas de la place Rouge. «La roulette russe», en combinaison avec «le froid sibérien», crée un vrai «cocktail Molotov» dans la tête des spectateurs...

Ainsi l'image de «l'Empire du mal» persiste-t-elle sur les écrans, laissant peu de chance de découvrir la diversité des paysages de l'ex-URSS et la richesse de sa tradition culturelle qui compte pourtant de nombreux chefs-d'oeuvre de littérature, des beaux-arts, de musique et de théâtre, les visages des gens normaux qui ont les mêmes sentiments et les mêmes pensées que tout être humain sur cette planète.

Des francophiles

Mais revenons aux Russes d'ici. Le titre classique pour tout article de presse sur les immigrants est: «Les Russes arrivent», comme si l'on se préparait à une invasion de troupes barbares formées par des centaines de nouveaux Valéry Fabrikant. Il y a de quoi avoir le trac. Le titre «La mafia russe à Montréal» sert à compléter cette image désespérante.

«Pourquoi viennent-ils chez nous?», se demandent alors, tous perplexes, Monsieur et Madame Tout-le-monde. «Certainement, ils ont dû beaucoup souffrir dans leur froid et inhumain pays.» Qu'est-ce que Monsieur et Madame seraient surpris d'entendre de la bouche de nombreux immigrants russes que leur existence «là-bas» n'était pas si mal!

Ingénieurs, linguistes, mathématiciens, danseurs de ballet ou informaticiens (en fait, c'est au sein de cette catégorie socioprofessionnelle que les services d'immigration québécois et canadiens recrutent, à travers le système de pointage, de nouveaux immigrants), ces «néo-Québécois» vous diront qu'ils n'étaient pas du tout malheureux dans le pays des Soviets. Ils vous étaleront tout un éventail des avantages dont ils disposaient, à savoir: études gratuites «de très bonne qualité», ajouteront-ils fièrement; soins médicaux gratuits (avec de longs congés de maladie payés), travail (pas trop stressant) garanti à vie; loyer modique; loisirs culturels variés et accessibles, vacances d'été pour toute la famille au bord de la mer Noire. A titre de boni: une petite datcha (un chalet) avec un terrain où ils se rendaient le samedi matin en train de banlieue toujours bondé. Sur le terrain, ils cultivaient des légumes et des fruits destinés à la conservation pour contrer la pénurie quasi chronique qui assombrissait tellement leur existence.

Toutefois, avoueront-ils, séparés du monde extérieur au cours de plusieurs décennies par le rideau de fer, ils se sentaient lésés dans leur droit à la circulation libre. Le paradis capitaliste qui régnait en Occident prospère et opulent, ils le connaissent par des films étrangers et des magazines publicitaires. Aussi par des objets de commerce importés et les grandes marques. Le Canada, en tant que «meilleur pays au monde», les a attirés par sa richesse, sa sécurité et l'occasion de réussir. En s'apprêtant à quitter Moscou, Saint-Pétersbourg, Kiev ou Minsk, les nouveaux arrivants russes connaissent d'habitude trois choses du Canada: la feuille d'érable rouge sur le drapeau, le hockey et le bilinguisme. Ce dernier facteur leur est plutôt sympathique, la Russie, par tradition, étant francophile.

Ainsi, le français au Québec est-il considéré a priori comme une bonne chose. Le COFI, avec son programme d'apprentissage de sept mois comprenant des bourses du gouvernement, est perçu comme le début du rêve qui commence à se réaliser.

Marina et Sergueï

Tout plaît à Marina et Sergueï au début de leur odyssée québécoise: Montréal est une ville agréable, ils aiment leur nouveau quartier, Côte-des-Neiges, où l'accès à tous les services est si facile, où le dôme de l'oratoire Saint-Joseph leur rappelle la cathédrale Saint-Isaak à Saint-Pétersbourg. Leurs enfants Natacha et Maxime avancent rapidement dans l'apprentissage du français en classe d'accueil. Avec enthousiasme, ils se mettent également à l'étude du français dans leur groupe «multiethnique». Leur professeur Normand est du même âge qu'eux (il a 35 ans), il est dynamique et sympa et sait comment unir le groupe composé de gens venus des quatre coins du monde.

Marina et Sergueï passent les soirées en compagnie de leurs nouveaux voisins, originaires de Kiev. Autour de la table, ils évoquent des souvenirs communs en dépit de la séparation de la Russie et l'Ukraine, écoutent les chansons de Vladimir Vissotski (le Jacques Brel russe), mais parlent surtout du Québec et de leurs perspectives professionnelles.

Le temps passe vite, et au bout de trois mois, Natacha et Sergueï apprennent que leurs perspectives sont loin d'être radieuses: leurs diplômes (d'ingénieur et de professeur de musique) ne valent pas grand-chose, leur expérience de travail ne compte pas même si Sergueï, en tant que requérant principal, a été sélectionné par l'immigration en vertu de ces deux critères. Le marché du travail montréalais exige le bilinguisme, le taux de chômage y est très élevé et le Québec veut se séparer du Canada. «Pourquoi?», se demandent-ils. Dans l'esprit de Marina et de Sergueï, la séparation est une «mauvaise» chose. Ils ont vécu l'éclatement de l'URSS et pourraient, s'il le faut, mettre en garde les Québécois contre cette «dangereuse» expérience... Sauf que... en auront-ils besoin, les Québécois?

Plus Marina et Sergueï se rendent compte de la complexité du contexte politique et économique dans lequel ils se retrouvent, ainsi que de l'ampleur des problèmes qu'ils devront affronter à la sortie du COFI, moins il leur reste d'enthousiasme. Sur le plan linguistique, ils réalisent déjà que leur connaissance du français est fort limitée (en fait, peut-on apprendre une langue en sept mois?). Insatisfaite d'elle-même, Marina conjugue avec obstination les verbes du troisième groupe, accoudée à sa table de cuisine. Elle trouve que la méthode du COFI est «allégée» et essaie de la compléter en étudiant la Grammaire fonctionnelle. En plus, en pleine session, leur prof Normand (si attachant et si chaleureux) a été remplacé par une stagiaire sans trop d'éclat.

Quant à Sergueï, il conclut que «le français est une perte de temps», «qu'il faut passer le plus rapidement possible à l'anglais», dont tous les deux connaissent les bases depuis l'école. «De toute manière, raisonne-t-il, en regardant la carte géographique qui orne leur cuisine, le Canada est grand, et l'on ne sera pas perdus avec l'anglais... »

Marina est moins catégorique. Elle a toujours aimé le français qu'elle associe à la tour Eiffel, aux toiles des impressionnistes, aux chansons de Joe Dassin et d'Edith Piaf et au parfum Chanel. Le français est synonyme de raffinement et d'élégance, non?...

La culture québécoise

Qu'est-ce qu'elle voudrait lire? Les romans de Maupassant ou de Françoise Sagan en version originale! Elle en avait d'ailleurs parlé à sa nouvelle professeure du COFI. Celle-ci lui a signalé qu'«ici, ce n'est pas la même chose, ici, c'est la culture québécoise»... Cependant, faute de temps, elle ne pouvait pas en parler plus en détail.

La culture québécoise dont l'originalité et la richesse sont indéniables, la culture québécoise qui est si bien protégée au Québec, la culture québécoise dont les meilleurs acteurs sont si appréciés en France, est une terra incognita pour les nouveaux immigrants russes. Ce n'est pas leur faute à eux si celle-là était si peu présentée dans leur pays d'origine. Arrivés ici, confrontés immédiatement à de nombreux problèmes matériels, professionnels et existentiels auxquels malheureusement ils n'étaient pas du tout préparés, les immigrants russes ont besoin d'un soutien culturel qui puisse les stimuler et les motiver à s'intégrer à la nouvelle société!

Peut-être que l'une des missions des professeurs de français serait d'en être les porte-parole? A eux de raconter à leurs nouveaux étudiants l'histoire du Québec dans ses grandeurs et ses misères: Jacques Carrier, la bataille des plaines d'Abraham, la révolte des Patriotes, les années de la «grande noirceur», la Révolution tranquille... A eux de lire aux étudiants les poèmes de Gaston Miron et de Gilles Vigneault, les extraits de la prose de Michel Tremblay et de Jacques Godbout, de leur faire écouter les chansons de Félix Leclerc et de Luc Plamondon, de montrer les toiles de Borduas et de Riopelle afin d'éveiller leur curiosité, de les intéresser et de les séduire par la parole encourageante, par l'image poétique, par l'humour ou la mélancolie... C'est au COFI qu'il faudrait montrer le film Les Clandestins des deux jeunes réalisateurs Denis Chouinard et Nicolas Vadimoff, qui ont eu le courage de se pencher sur le problème de l'immigration.

Affinités latentes

Aucun doute, les Russes, dont font partie Marina et Sergueï, seront capables d'apprécier toutes ces oeuvres. Leur propre patrimoine leur servira de soutien. «De surcroît, remarqueront-ils, dans leur pays d'origine, on vit le même hiver qu'au Québec, on découvre les mêmes paysages et les mêmes espaces.» Les gens aiment, s'amusent et s'attristent comme ici et il leur arrive également d'éprouver parfois le même «spasme de vivre», selon l'expression d'Emile Nelligan, dont le personnage lyrique, par ailleurs, se compare dans l'un de ses poèmes «à un prince du Nord que son Kremlin défend»...

Toutes ces similitudes géographiques et affectives, toutes ces affinités latentes (mais jusqu'ici non utilisées) pourraient créer un terrain commun, faciliter l'adaptation psychologique des immigrants sans laquelle (qui ne le sait) aucun avancement n'est possible. De l'autre côté, les mêmes facteurs pourraient enrichir le Québec: les gens de théâtre québécois ont toujours eu un faible pour la littérature russe, il suffit d'évoquer les mises en scène de Tchekhov et de Maxime Gorki par Yves Desgagnés ou l'adaptation du Roman théâtral de Boulgakov par Serge Denoncourt au théâtre L'Opsis.

En ce qui concerne la francisation, tant qu'elle demeurera «coincée» entre les dialogues «Au dépanneur» et «Une visite à la cabane à sucre», les nouveaux immigrants garderont une vision trop «terre-à-terre» de la société où ils ont atterri... Avec cette approche, le français (qui «est la clé du Québec») ne dépassera pas, dans l'esprit des immigrants, la taille d'une clef d'un dépanneur ou d'une cabane à sucre...

L'immigration n'a jamais été facile, nulle part au monde. Citons le témoignage de Nikita Struve, auteur d'une monographie historique intitulée Soixante-dix ans de l'émigration russe (1919-1989):

«Dès le début, les réfugiés russes rencontrèrent les difficultés auxquelles se heurtent toutes les émigrations politiques. Dès qu'il fait nombre, l'émigré devient doublement indésirable: s'il reste un marginal, il est à la charge de la collectivité ou des organisations humanitaires; s'il s'intègre, il prend la place d'un autochtone. Politiquement, l'émigré est un gêneur: sa présence, son activité, même réduite, peuvent troubler les bonnes relations avec son pays d'origine. Sa situation est nécessairement précaire: il suffit d'une crise économique pour qu'il en soit la première victime, d'un changement de régime pour que la tolérance dont il jouissait se mue en hostilité» (Paris, 1996, Editions Fayard).
Consacrées à l'immigration des «Russes blancs» établis en France dans les années 20, ces paroles n'ont pas perdu de leur pertinence.

Mais Marina et Sergueï, que deviendront-ils? Auront-ils l'envie et la force nécessaires pour passer à travers les épreuves auxquelles, dans leur idéalisation (du monde capitaliste? de l'Amérique du Nord? d'eux-mêmes?), ils ne s'attendaient pas? Sauront-ils créer leur propre place sur «la terre Québec» ou repartiront-ils pour ailleurs? Où?... Nous ne le saurons pas. Allons-nous les regretter?

En se souvenant d'eux, il ne nous restera qu'à répéter: «Les Russes? Ils étaient difficiles: présomptueux et critiqueux. Ils ne s'intéressaient ni au français ni à nous autres... »

En se souvenant de «nous autres», Marina et Sergueï emporteront avec eux les photos prises avec leurs enfants et Normand sur le mont Royal en pleine splendeur automnale. Marina aimera écouter une chanson qu'elle avait enregistrée de son poste de télévision: la mélodie était très belle, et il y avait des paroles simples et émouvantes: «Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Boeing bleu de mer / J'ai besoin de revoir l'hiver / Et ses aurores boréales.» Le chanteur québécois (par malheur, Marina n'avait pas retenu son nom) ressemblait drôlement à un Russe et était très, très sympa...