Les dynamiques démographiques
chez les francophones et les anglophones du Québec

La francisation a bien meilleur goût

La majorité francophone, en devenant le plus puissant pôle d'attraction pour tous les groupes linguistiques du Québec, assurerait le futur des Anglo-Québécois

PIERRE SERRÉ
Étudiant en science politique

MIREILLE GRAVEL
Étudiante en rédaction

Université de Montréal

LeDevoir 6 octobre 1997



Vingt ans après l'adoption de la Charte de la langue française, francophones et anglophones sont toujours aux prises avec le problème de leurs survies respectives.

Du côté de la communauté anglophone, des facteurs tels que l'exode, le vieillissement et le déclin démographique marquent l'évolution du groupe. Par la menace considérable qu'ils font peser sur leur avenir, ces éléments alimentent un discours anglophone profondément imprégné d'un sentiment d'urgence qui commanderait d'énergiques mesures de redressement politico-linguistiques, dont certaines relatives à l'élargissement de l'accès à l'école anglaise.

A l'opposé, chez les francophones, les organisations nationalistes centrent leur discours sur l'inéluctable précarité du français, puisque la majorité francophone arrive avec peine à intégrer linguistiquement ses immigrants. Or les critiques des nationalistes jugent au contraire ces analyses trop alarmistes, voire peu généreuses à l'endroit de la minorité, et s'appuient sur les progrès survenus depuis l'adoption de la loi 101, en 1977, pour déclarer superflue toute éventuelle mesure de renfoncement du statut et de l'usage du français.

Comme hier, les uns et les autres lorgnent du côté des immigrants comme source de renouvellement de leurs effectifs. Un partage équitable des immigrants permettrait-il, comme certains le prétendent, d'assurer harmonieusement l'avenir des deux communautés? Pour trancher cette question et espérer rapprocher les points de vue, il importe de bien comprendre les deux dynamiques démographiques en présence.

S'il est vrai que l'exode et le déclin démographique de la communauté anglophone sont bien réels, avec tous les coûts sociaux et humains que cela occasionne, nous croyons que les craintes des francophones relativement à leur avenir sont également fondées: dans les circonstances actuelles, l'intégration des immigrants à la majorité demeure insuffisante, et cette déficience coûte très cher à tous les Québécois.

Exode et déclin démographique

Définissons tout d'abord cet exode anglophone. L'examen du solde migratoire interprovincial de la période 1966-1991 montre que le nombre d'individus ayant quitté le Québec excède de près de 367 000 personnes le nombre d'entrées recensées. Qui donc est parti? Principalement des personnes dont la langue maternelle est l'anglais (75%) ou une langue autre que le français ou l'anglais (15%). Les individus qui parlent l'anglais à la maison représentent 90% des départs, et les allophones, 4,5% (d'après une projection des données récoltées pendant la période 1976-1981).

En guise de comparaison, l'exode des Québécois vers les Etats-Unis au cours de la période 1840-1930 fut estimé par la démographe Yolande Lavoie à un million d'individus (parmi lesquels un pourcentage appréciable d'anglophones), soit près du tiers de la population québécoise totale de 2,9 millions en 1931. L'émigration actuelle d'environ 350 000 anglophones (langue parlé) paraît plus imposante puisqu'elle se rapporte à une communauté de 761 000 personnes en 1991 (estimation basée sur la méthode de répartition des réponses multiples des démographes Allaire et Lachapelle). Exode important, donc, mais presque exclusivement limité aux non-francophones.

Une telle saignée ne va pas sans coûts pour le Québec. Ces émigrants, largement issus de notre bourgeoisie québécoise, sont jeunes, scolarisés et en général prêts à s'insérer sur le marché du travail. Ils emportent avec eux non seulement leurs talents mais aussi leurs réseaux d'affaires. Privé de leur apport culturel, social et économique, le Québec assume, en somme, la formation d'une main-d'oeuvre qui prend le chemin de l'Ontario (dans environ 70% des cas), du reste du Canada ou de l'Amérique.

Pourtant, malgré le nombre de départs, les effectifs du groupe anglophone n'ont pas diminué d'autant durant les vingt dernières années: de 1971 à 1991, ils n'ont fléchi que de 129 000. De fait, leur quasi-maintien numérique est essentiellement attribuable à la force d'attraction de l'anglais chez les allophones et chez... les francophones. Avant l'adoption de la loi 101, immigrants et Canadiens français furent nombreux, en effet, à avoir emprunté le chemin de l'assimilation linguistique en direction du groupe socioéconomique dominant du Québec.

Assurer l'avenir des francophones

Si le taux élevé de natalité des francophones a déjà pu compenser cette assimilation en direction de l'anglais, tel n'est plus le cas aujourd'hui. Le maintien du poids démographique des francophones est devenu essentiellement tributaire de l'exode des non-francophones. Ainsi, dans l'hypothèse où le solde migratoire interprovincial du Québec aurait été équilibré (i.e. à zéro plutôt qu'à 367 000 individus), la part des francophones dans l'ensemble du Québec aurait reculé de 3,5% en 1991, passant de 81,2% à 77,7%. Dans le cas de la région métropolitaine de Montréal (45% de la population québécoise), la part des francophones n'aurait pas été de 67% en 1991, mais de 62%, soit 5% de moins.

Pour que le rapport démographique entre anglophones et francophones au Québec ne soit pas altéré, l'intégration linguistique des allophones au groupe francophone apparaît capitale. En l'occurrence, le simple maintien de ce dernier exige que le français soit la langue choisie dans au moins 90% des cas.

Or, dans les faits, le recensement de 1991 révélait que seulement 39% des transferts effectués jusqu'alors chez les allophones l'étaient en direction du français, même si cette proportion s'élevait à 69% dans le sous-groupe arrivé entre 1976 et 1991. La réalité est peut-être encore moins favorable, d'ailleurs. En 1994, c'est à 60% que les étudiants allophones québécois fréquentaient des universités anglophones, et les insulaires montréalais, des institutions collégiales anglophones ou bilingues. Quant au marché du travail, le récent Bilan de la situation de la langue française au Québec en 1995 mentionnait qu'en 1991, seulement la moitié des travailleurs immigrants allophones travaillaient en français (à peine un peu plus - 54% - chez ceux arrivés depuis 1976). En fait, seuls ceux qui se trouvaient en milieu majoritairement français utilisaient principalement cette langue au travail.

Pas surprenant, donc, que parmi les immigrants allophones arrivés après 1976, ceux qui ont directement accédé au marché du travail ou aux collèges et universités anglophones aient été moins nombreux à adopter le français (65%) que ceux qui ont dû fréquenter pendant au moins une année les écoles primaires ou secondaires françaises (80%). Somme toute, en matière de travail comme d'éducation, le français demeure bien loin d'attirer 90% des immigrants.

Nonobstant cette question du maintien du poids relatif des francophones, la francisation des immigrants agit aussi comme un frein à l'exode. Tous les indicateurs montrent que les communautés immigrées déjà familiarisées avec le français dans leur pays d'origine ou qui ont été francisées ici choisissent de demeurer au Québec dans des proportions comparables à celles des immigrants arrivés en Ontario. Pour les immigrants francisés ou connaissant le français, le Québec n'est pas une porte d'entrée en Amérique: il est leur Amérique, leur terre d'accueil. C'est au développement économique, social et culturel du Québec qu'ils désirent contribuer. Mais en raison de la très grande force d'attraction de l'anglais, l'avenir du français requiert impérativement la mise en place d'importantes mesures de francisation destinées à l'ensemble de la société québécoise et non aux seuls immigrants. La majorité francophone doit devenir le plus puissant pôle d'attraction pour tous les groupes linguistiques du Québec.

Freiner l'exode anglophone

En définitive, toute politique linguistique destinée à stabiliser les effectifs anglophones ne peut miser sur l'apport des immigrants et des francophones. D'une part, cela reviendrait à tenter de remplir - en vain, mais à grands frais - un seau percé. D'autre part, cette stratégie risquerait de faire diminuer le poids relatif des francophones.

Si l'apport immigrant ne solutionne pas les problèmes démographiques des anglophones, que leur reste-t-il pour juguler l'exode? En tout premier lieu, l'acceptation du rôle prépondérant du français dans la société québécoise. Bien que nécessaire, une telle réorientation nous apparaît pourtant peu probable: non seulement les Anglo-Québécois ne se résignent pas à une telle prédominance, mais ils ignorent aussi les tentatives de rapprochement et les signes d'ouverture de leurs interlocuteurs. Ce rejet s'est d'ailleurs radicalisé à la suite des résultats du référendum d'octobre 1995. Au surplus, la communauté, qui fonctionne en circuit fermé, semble de moins en moins tolérer en son sein des points de vue dissidents.

La culture politique des Anglo-Québécois diffère de celle des francophones, lesquels ne ressentent pas le besoin de partir. Isolés idéologiquement de la majorité, les anglophones appuient à tort leur discours sur leur perception d'un Québec français discriminant, répressif et étouffant. En victimes déresponsabilisées, ils accusent les souverainistes de provoquer, par leur volonté d'imposer le français comme langue commune, les maux affligeant leur communauté et le développement de toute la région.

C'est la prééminence de ce discours générateur d'attitudes propices à l'exode, conjuguée aux effets du vieillissement des effectifs et à la mobilité naturelle du groupe, qui amène à conclure que la minorité anglophone continuera de décliner jusqu'à l'atteinte du niveau d'effectifs que permet son propre dynamisme démographique. Bref, la stabilisation éventuelle du groupe anglophone reposera sur sa capacité à accepter le leadership de la majorité francophone. Les anglophones sauront-ils relever pareil défi?