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Les enjeux et les impacts du processus d'intégration économique des AmériquesLa richesse par la diversitéTravaillons d'urgence au développement d'outils de communication dans les quatre langues du continentNADIA BRÉDIMAS-ASSIMOPOULOS
Présidente du LeDevoir 18 septembre 1997
L'intégration économique que nos pays sont en train de mettre sur pied à travers les Amériques nous oblige à repenser et à redéfinir nos façons de travailler, de commencer et de communiquer. L'occasion nous est donc offerte de développer une nouvelle solidarité intercontinentale pour, d'une part, affirmer et renforcer nos identités culturelles et nos langues nationales et, d'autre part, éviter une uniformisation des valeurs et des contenus culturels. Comme la santé et l'environnement, la langue et la culture peuvent certainement faire l'objet d'alliances stratégiques internationales. Les technologies de communication, jumelées à l'ouverture des marchés, permettent de transcender les frontières comme jamais auparavant. Nous sommes exposés à un flux inégalé et toujours croissant de produits, d'informations et de valeurs sociales qui nous viennent de partout. Le tourisme de masse a fait rétrécir le monde; les télécommunications et l'Internet offrent au Péruvien comme au Québécois les mêmes informations et les mêmes divertissements, pendant que des consommateurs du Mexique, du Brésil ou de Californie vont dans les mêmes magasins acheter les mêmes produits fabriqués par les mêmes multinationales. Mais cette apparente homogénéité ne veut pas dire que nous devons frileusement nous retrancher chacun chez nous, fermer la porte aux richesses que d'autres peuvent nous apporter et faire la lutte à l'anglais, devenu lingua franca moderne. L'histoire de l'humanité est faite de ces transferts, de ces interactions entre peuples et cultures, de cet enrichissement venu d'ailleurs. Ce que nous devons protéger et promouvoir, c'est ce qui fait la nature d'un peuple, sa singularité, son unité, à l'intérieur d'un vaste ensemble politique ou économique, c'est-à-dire sa langue et sa culture. En d'autres mots, nous devons protéger et promouvoir ce qui fait la force d'une nation et donc sa capacité d'intégrer de nouvelles informations ou de nouveaux produits sans pour autant renier sa nature profonde. Il peut arriver que cette protection doive se faire par le moyen d'une intervention législative. C'est ce qui s'est produit au Québec par l'adoption à l'Assemblée nationale du Québec de la Charte de la langue française. Dans un contexte de mondialisation de l'économie et dans une situation d'implantation de nouvelles technologies dominées par l'usage de l'anglais, il devient nécessaire pour les nations non anglophones de définir ce que signifie «travailler en français», en espagnol ou en grec, par exemple. Il est également nécessaire de protéger les langues nationales pour protéger le consommateur. Dans la Communauté économique européenne, la majorité des grandes entreprises ont tout simplement adopté un seul étiquetage en sept langues, ce qui réduit leurs coûts tout en répondant aux exigences nationales et aux besoins des consommateurs. Il est évident aujourd'hui que la prospérité d'un Etat dépend de moins en moins des seules matières premières qu'il possède, et de plus en plus de la capacité des entreprises à produire et à recueillir de l'information. Or l'information ne peut exister sans son support: la langue. C'est pourquoi économie, information, connaissance et langue sont dorénavant intimement liées. L'information est devenue une ressource stratégique de base, le nouveau centre de gravité de tout système socioéconomique. Elle est devenue, tout à la fois: un phénomène économique, technique, social, politique, culturel et, enfin, un phénomène linguistique; elle doit être comprise et donc fournie ou accessible dans la langue du destinataire. Avec les nouvelles technologies, cette ressource de base, l'information, ne connaît plus de frontières. Ou nous la laissons circuler dans une langue unique, cette lingua franca moderne qu'est l'anglais, et nous acceptons que les autres langues officielles de ce continent que ce soit l'espagnol, le portugais ou le français, perdent par conséquent leur utilité et deviennent des langues parlées à la maison seulement. Ou alors nous prenons le train (le jet, devrais-je dire!) des nouvelles technologies et nous travaillons d'urgence au développement d'outils de communication dans les quatre langues officielles sur ce continent. Nous avons le choix, autrement dit, entre une approche passive qui ne peut qu'être négative à long terme, et une approche dynamique de l'information et de sa circulation, donc de la culture au sens large. Car notre responsabilité historique et humanitaire est de voir à ce que les cultures nationales s'épanouissent malgré la tendance au développement d'une industrie culturelle mondialisée et «marchandisée» homogénéisante. Les nouvelles technologies ne doivent donc pas être des instruments de diffusion massive d'une seule information par le moyen d'une langue unique, mais des instruments de communication et de transmission de cultures diverses. C'est à chacun de nos pays qu'il revient d'orienter les effets des ressources technologique et de les faire servir à nos objectifs collectifs. C'est à nous de choisir les modes et les moyens d'intervention. Ceci peut être réalisé par l'entremise de législations linguistiques. Ainsi, récemment, la France a déclaré le français seule langue officielle sur son territoire. Aux Etats-Unis, un projet d'amendement de la Constitution pour faire de l'anglais la langue officielle de ce pays vient d'être déposé au Congrès. On aurait pu croire que ni l'un ni l'autre de ces deux pays n'étaient «menacés» par d'autres langues. Ils ont pourtant senti le besoin de le faire parce que l'officialisation d'une langue nationale commune sur un territoire est nécessaire au bon fonctionnement d'une société. Le respect de l'usage des langues nationales devra donc être une question centrale dans les discussions préparatoires à une intégration économique des Amériques. Et la tâche peut nous être facilitée par le fait que quatre langues seulement sont officielles sur nos territoires. Gérer l'usage de ces langues rejoindra les intérêts des citoyens, les intérêts des Etats eux-mêmes et - il faut le souligner dans le cas d'une intégration économique de cette importance - les intérêts des entreprises qui, en utilisant une approche plurilingue, verront s'élargir leurs marchés. Le développement d'instruments technologiques innovateurs et l'établissement de normes internationales dans nos quatre langues officielles prennent donc une importance capitale dans le cadre de l'élargissement de l'ALENA. La même importance qu'il y a, pour les pays qui participeront au nouvel accord, à officialiser le respect et l'une des quatre langues au sein des organismes supranationaux qui pourront être mis sur pied. Dans une Amérique intégrée, les citoyens ou les institutions des pays participants devront, à l'instar de la CEE, pouvoir utiliser leur langue nationale dans leurs communications, écrites ou parlées, avec ces organismes. Devant l'importance des défis auxquels nous faisons face collectivement, j'aimerais, en terminant, faire appel à la tenue d'une conférence panaméricaine sur ces questions d'aménagement linguistique et de respect des cultures nationales dont nous commençons à débattre aujourd'hui. Rarement abordé globalement, c'est pourtant un enjeu crucial de l'élargissement de l'ALENA et du développement de nos pays dans les années qui viennent. Il me semble important que, dès le départ, nous nous montrions responsables, prévoyants et respectueux les uns des autres dans la construction de cette Amérique intégrée à quatre langues vers laquelle nous nous dirigeons.
Je formule donc le voeu qu'une rencontre panaméricaine sur le respect des langues et des cultures dans un ALENA élargi fasse partie des recommandations de cette conférence.
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