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Relations judéo-québécoises Les juifs, la langue et l'écoleDenis VaugeoisL'histoire des juifs jette un éclairage nouveau sur celle du QuébecLeDevoir 26 février 1999«Un oeil au beurre noir pour les Canadiens français», aurait déclaré Gérard Bouchard, historien et sociologue de Chicoutimi (Le Devoir, 13 février 1999), au sujet des relations judéo-québécoises, qui feront l'objet d'un colloque en mars prochain. On lui fait d'abord dire qu'au Québec, on ne s'est «jamais penché sur le sort des autres communautés». Pire encore, si les juifs se sont finalement tournés vers le système protestant (anglophone), c'est parce que les écoles catholiques (francophones) ont refusé les écoliers juifs. Il est vrai qu'à certaines époques les écoles catholiques ont refusé des écoliers d'origine «étrangère». Même des Italiens catholiques ont été dirigés vers des écoles anglo-catholiques ou anglo-protestantes. Depuis longtemps, cette explication ou cette excuse a été fournie par certains leaders juifs pour justifier leur choix linguistique. Dangereux raccourci: l'histoire est différente. Les premiers juifs sont arrivés au Québec dans le sillage des troupes britanniques en 1759 et en 1760. Pour la plupart en provenance de New York, ils ont toujours gardé des liens étroits avec la communauté de cette ville. Les garçons de la première génération de juifs canadiens y ont souvent poursuivi une partie de leurs études. Ainsi, Ezékiel Hart, l'éphémère député de Trois-Rivières, épousa une New-Yorkaise, tout comme son frère Benjamin. La première synagogue montréalaise est reliée à celles de New York et de Londres et les rabbins qui visitent la petite communauté juive canadienne viennent généralement de New York. En 1760, les juifs s'installaient dans une colonie britannique où seule la religion protestante était reconnue. Pourquoi les juifs se seraient-ils rangés du côté des Canadiens français catholiques? En réalité, ils choisiront d'être eux-mêmes, de prendre leur place et de gagner leur vie. Un malaiseLorsque l'immigration juive s'intensifiera à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un malaise s'installera dans les écoles anglo-protestantes. «A la Commission scolaire protestante, écrit Arlette Corcos, auteure de Montréal, les Juifs et l'école (Septentrion, 1997), le mécontentement grandit au même rythme que la population scolaire juive... » Et celle-ci augmente au point de représenter le tiers de l'effectif du système scolaire protestant. Toutes sortes de problèmes surgissent. Les finances sont en mauvais état l'héritage culturel protestant serait en péril selon certains, l'harmonisation des horaires posent de plus en plus de difficultés, etc.En 1903, une loi avait établi que «les personnes professant la religion judaïque seraient traitées, pour les fins scolaires, de la même manière que les protestants». Les juifs paient leurs taxes scolaires au secteur protestant et leurs enfants sont dispensés des cours de religion chrétienne et peuvent s'absenter de l'école durant les fêtes religieuses juives. Vers 1920, ces compromis ne tiennent plus. Un nouveau projet de loi prend forme en 1922. La question devient tellement complexe qu'on la porte devant les tribunaux, depuis la Cour d'appel jusqu'au Conseil privé. Il en sort un projet de création d'une commission scolaire juive. Pendant toutes ces années, le premier ministre Taschereau a suivi avec intérêt la question. Il est prêt à agir, de même que son ministre Athanase David. L'épiscopat s'émeut. N'est-on pas en train d'ouvrir la voie à l'école laïque? Taschereau garde l'initiative. Le 4 avril 1930, la loi est sanctionnée après une ultime concession à l'archevêque de Québec. Taschereau et David sont fiers. «La Province de Québec vient d'écrire, soutient Irénée Masson dans Le Soleil, une des plus belles pages de son histoire nationale et politique. [...] Elle a consacré, une fois de plus, le principe toujours reconnu dans le Canada français que les parents ont droit de choisir l'éducation qu'ils veulent donner à leurs enfants.»
En Chambre, Taschereau a donné le ton: «Québec fait l'histoire et donne l'exemple de plusieurs races marchant ensemble dans l'harmonie, main dans la main.» Le parrain de la loi, Athanase David, en profite pour mettre, au défi les autorités de la Saskatchewan d'accorder à sa minorité canadienne-française l'équivalent des droits accordés aux juifs au Québec. Peter Bercovitch, député de Saint-Louis, peut lancer: «Mission accomplie!» Après avoir félicité MM. Taschereau et David, il promet l'éternelle gratitude du peuple juif. Communauté diviséeLa communauté juive est cependant divisée. Finalement, juifs et protestants s'entendent sur de nouvelles modalités. Taschereau n'attendait que ce moment pour modifier, dès avril 1931, la loi de 1930. Ses deux députés juifs, Peter Bercovitch et Joseph Cohen, sont pris de court. Ils s'abstiendront de voter, malgré les règles de la Chambre à cette époque, sur la loi qui maintient le principe d'une commission scolaire juive mais reconnaît les ententes arrêtées avec les autorités scolaires protestantes.Bien sûr, celles-ci ne rallient pas tout le monde, d'où l'abstention des deux députés. Le débat continue. Les écoles privées juives se multiplient, soutenues financièrement par l'Etat québécois. L'histoire des juifs au Québec est passionnante. Constamment elle permet un éclairage nouveau sur l'histoire même du Québec. Parfois plus Anglais que les Anglais, les juifs montréalais sont pourtant un des groupes où le bilinguisme est le plus répandu. Parfois malmenés par les Anglo-Québécois (pour ne pas parler des Anglo-Canadiens), ils n'en conservent pas moins une certaine méfiance vis-à-vis des «Canadiens français».
L'arrivée d'un nombre important de juifs de langue française a provoqué, ces dernières années, des heurts à l'intérieur de la communauté juive, mais elle a aussi contribué à renforcer les liens déjà établis avec la majorité québécoise. Voilà bien un demi-siècle que se multiplient les lieux de rapprochements et d'échanges entre les deux «minorités». On me permettra de signaler le très beau livre de Jacques Langlais et David Rome, Les pierres qui parlent / The Stones that Speak (Septentrion, 1992). A partir des magnifiques photos d'Edward Hillel, on reconnaît quelques-uns des nombreux acteurs de la rencontre judéo-québécoise des dernières années. Comme aime le répéter Jacques Lacoursière: «Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.» De fait, s'il y a une ombre au tableau, elle est de nature linguistique. Et il n'y a pas grand-chose à faire: New York, capitale du judaïsme, est trop près! Mieux vaut en prendre son parti et en tirer profit.
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