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Comme c'est désolant. Voilà que la querelle des marchands de tapis reprend de plus belle. D'un coté les fédéralistes qui affirment que l'indépendance du Québec va nous coûter une beurrée et de l'autre les souverainistes qui additionnent les pommes avec les oranges pour tenter de nous démontrer qu'elle va nous enrichir au delà de toute espérance. Des chiffres, des chiffres, encore des chiffres. Les fédéralistes qui veulent nous garder dans la fédération canadienne en confirmant notre statut de province entretenue et fière de l'être et les souverainistes qui veulent nous en sortir en nous offrant un statut de parvenus digne du plus rentable des casinos. Voilà plus de 20 ans que cela dure. A l'époque, les fédéralistes ont tendu un piège aux souverainistes et ceux-ci y ont sauté à pieds joints sans se rendre compte qu'ils s'enfermaient dans une dialectique boiteuse qui ne pouvait que les détourner de leurs véritables objectifs. Quand on s'est mis à répondre au «Combien ça va coûter?», on a commencé à réduire la cause de la souveraineté à une simple question de dollars et de cents et on a commencé à convaincre les gens qu'elle n'était plus rien d'autre qu'une grossière affaire de portefeuille plus ou moins rempli. Comme il fallait prouver que le risque économique était nul, on s'est mis à chercher des chiffres et à en inventer au besoin puisque, par définition, l'avenir n'est pas chiffrable. Puis, on a cru qu'il serait plus facile de chiffrer le passé. Alors on s'en est pris à la trop coûteuse fédération et on a multiplié les études qui devaient nous démontrer sans l'ombre d'un doute qu'elle nous menait à la ruine. Le résultat est net: la discussion des marchands de tapis nous passe par-dessus la tête, nous n'y comprenons plus rien, nous nageons dans les plus vives contractions et nous avons oublié en chemin toutes les notions de liberté, de responsabilité et de dignité qui sont à la base même de la souveraineté des peuples. Moi, j'en ai marre de ces discussions de comptables qui ne mènent à rien et qui ne font qu'entretenir chez la plupart d'entre nous la peur du risque, la mollesse des intentions et la propension à jouer son avenir sur un simple billet de loterie. Ce qu'il faut dire et qu'on ne dit pas assez, c'est que même si la fédération canadienne était «payante», il faudrait quand même faire l'indépendance du Québec. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il vaut mieux gérer ses propres affaires que de les laisser gérer par les autres. Il en va des peuples comme des individus. L'adolescent qui quitte le foyer paternel comprend qu'il court là un risque et qu'il pourrait bien n'être plus «entretenu» par ses parents. Mais il part parce qu'il croit nécessaire d'assumer ses responsabilités, de vivre sa liberté, de construire son propre patrimoine et de le gérer à sa guise. Il ne prétend pas qu'il sera mieux en mesure de le faire s'il reste chez ses parents jusqu'à 40 ans. Il est plutôt convaincu, non sans raison, du contraire. Aura-t-il moins d'argent? Peut-être, mais il le dépensera à sa convenance. Devra-t-il subvenir à ses propres besoins? Sans doute, mais il ne subira plus le chantage à l'allocation, à la subvention et à la «péréquation» de ses parents. Va-t-il s'ennuyer des bons petits plats de maman? Sans doute, mais il aura acquis la responsabilité de se les mijoter lui-même et la liberté de varier le menu à sa guise. Saura-t-il réussir? Il va essayer de son mieux, conscient et heureux de ne plus vivre au crochet de personne, ce qui s'appelle la dignité. Les peuples, de tout temps, n'ont pas fait autrement. Ils ont compris qu'ils ne deviendraient pas plus libres en retardant leur accession à l'indépendance. Ils ont compris qu'ils ne deviendraient pas plus responsables en confiant aux autres la gestion de leurs affaires. Ils ont compris qu'ils ne deviendraient pas plus riches en laissant aux autres le soin de développer leur économie à leur place. Ils ont compris qu'on ne devait pas confier la politique aux marchands de tapis. Ils ont compris qu'il y a des risques qu'il vaut la peine de courir. Ils ont compris qu'il n'y a pas d'interdépendance sans indépendance. Ils ont compris qu'il vaut mieux discuter directement avec les autres sans passer par des intermédiaires souvent indignes. Ils ont compris que pour dire Welcome comme le chante Vigneault, il faut d'abord être chez-soi. Ils ont surtout compris que l'indépendance n'est pas une récompense pour les peuples parfaits mais un instrument essentiel à qui veut le devenir. Que la souveraineté est à l'origine des choses et non pas à leur fin. Que, s'il y a des risques à devenir souverains, il y en a peut-être plus à rester sous domination. Que tout n'est pas qu'affaire d'argent dans la vie. J'en ai marre de me faire dire que je ne serai pas prêt à sacrifier dix piastres pour faire l'indépendance du Québec. J'en ai marre de me faire dire qu'on va me donner dix piastres si je vote pour l'indépendance du Québec. Je ne veux pas savoir si je serai plus riche ou moins riche. Je suis prêt à courir le risque parce que je crois depuis longtemps que nous sommes nous aussi, comme les autres, capables de prendre nos responsabilités, d'exercer nos libertés et de vivre dans la dignité. J'en ai marre de me faire offrir de l'argent en échange de ma dignité ou de m'en faire offrir en échange de mon esprit d'aventure et de liberté. Proposez-nous un pays au lieu de tenter de nous convaincre de l'échanger pour un rouleau de cinq cents. Proposez-nous la liberté en nous demandant si nous sommes prêts à en payer le prix, de quelque nature qu'il soit. Mais cessez vos marchandages sur notre dos. Nous serions moins âpres au gain si vous nous proposiez autre chose que des prébendes. Du rêve, peut-être.
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