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Le lendemain de la veilleL'ambivalence pour qualifier la société québécoise
Gilles Lesage
LeDevoir 28 décembre 1996
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Le goût du Québec -
L'Après-référendum 1995
Collectif sous la direction de Marc Brière
Hurtubise HMH, Montréal, 1996, 260 pages
Langues, cultures et valeurs au Canada à l'aube du XXIe siècle Collectif (francais-anglais) sous la direction de André Lapierre, Patricia Smart Pierre Savard Conseil international d'études canadiennes et Carleton University Press, Ottawa, 1996,360 pages
Des lendemains qui grincent... ou qui chantent? Ce sous-titre interrogatif au collectif imaginé et mené à terme par le juge Marc Brière est on ne peut plus explicite. Car «le lendemain de la veille», pour reprendre la belle formule de Claude Corbo, l'un des 18 auteurs, est plutôt grinçant que chantant.
Comme dans tout recueil du genre, il y en a à peu près pour tout le monde dans ces textes, de longueur et d'importance inégales, aptes à alimenter la réflexion post-référendaire des Québécois. L'exercice, quoique non concluant, en valait la peine, ne serait-ce que pour évaluer l'ampleur du fossé et de la tâche à accomplir pour le combler. La bonne volonté est évidente, manifeste; mais les solutions, à peine esquissées ne s'écartent pas, ou si peu, de ce que la plupart des auteurs proposent déjà dans d'autres forums. Ce qui est intéressant, c'est que plusieurs d'entre eux aient accepté d'en discuter ensemble.
La peur règne maintenant dans deux camps, peur de l'autre, de soi, de l'avenir, signale le sociologue Guy Rocher dans sa préface. C'est cette peur qui est aujourd'hui le plus à craindre. «Cet ouvrage se veut à fois une réponse à la peur et un geste d'appel au dialogue. Il se présente comme un effort d'ouverture à l'autre en réunissant des contributions venant de différents horizons, exprimant la diversité (ou la divergence) des options. Atteindra-t-il cet objectif? En lisant textes, chacun en jugera.»
M. Rocher signale, ainsi que les textes le font ressortir, qu'entre les souverainistes et les fédéralistes, «les interprétations données aux mêmes faits, événements, symboles sont devenues de plus en plus divergentes. Les arguments opposés se croisent, presque sans se heurter». Une des causes profondes de cet écart grandissant réside dans le malentendu identitaire engendré par la définition multiculturelle du Canada, estime le préfacier. «Le Québec n'est pas moins pluralisme d'esprit et de coeur que le reste du Canada, mais veut l'être autrement.» (L'historien Claude Couture, dont Le Devoir a recensé l'essai sur Trudeau samedi dernier, dit exactement 1a même chose.)
Minorité et communautés
La plupart des souverainistes, dont il fait partie, adhèrent à l'idée qu'un Québec qui, majoritairement francophone, sera respectueux de droits acquis de sa minorité anglophone et de la vitalité des différentes communautés ethniques, écrit M. Rocher. Mais cette évolution du nationalisme, d'abord ethnique, s'appuyant désormais sur le territoire n'est ni connue ni reconnue par un trop grand nombre de nos compatriotes de langue anglaise.
Les malentendus, profonds, sont mis en exergue par le professeur Michael Oliver qui, incapable d'une préface classique, s'est laissé convaincre de faire une antipréface. Il y exprime son désaccord, même «un mouvement de recul», à la lecture du parti pris indépendantiste du recueil, de l'omission flagrante de 40% des franco-Québécois qui ont voté NON, et de la «simplification outrancière» des tenants du OUI.
Très critique, donc, M. Oliver n'en évoque pas moins, lui aussi, la «transition» en cours au Québec, ce «processus laborieux qui consiste à faire d'une minorité francophone pleine de griefs une majorité québécoise ouverte, réceptive et équitable, et à transformer des anglo-Québécois préalablement dominateurs en citoyens québécois pleinement participants. Que la séparation ait lieu ou non, ces transitions-là sont d'une importance cruciale pour la démocratie au Québec».
Le juge Brière ne le signale pas, mais il a eu peine à trouver un préfacier - fut-il contre - et, pas de veine, le nom de M. Oliver a été francisé (Olivier), tandis que les notes biographiques le concernant ont été oubliées à l'impression. En revanche, il y a des notes relatives à trois Charles (Taylor, Panayotis Merlopoulos), qui ont probablement fait faux bond en cours de route. Ils ont par contre signé la déclaration conjointe du printemps dernier, de même que Claude Forget et Françoise David, qui ne signent pas non plus de texte personnel. Ces aléas habituels font d'une publication collective une aventure périlleuse dont le principal mérite revient à l'instigateur.
Ici, M. Brière, l'un des premiers supporters de René Lévesque et du MSA, dont les affinités avec Jean du Pays sont évidentes, n'en a que plus de mérite. Echanger, discuter, déblayer le terrain, mesurer les écarts qui nous séparent, n'est-ce pas, en toute matière, un exercice salutaire? Décortiquer les termes dont on abuse n'est pas non plus inutile. Et quand ils ne sont pas satisfaisants, pourquoi pas de bons néologismes. M. Brière - ou Jean du Pays? - en concocte de bon cru, dont l'un pour le nationalisme québécois, qualifié par lui de «patrialisme». Et en conclusion, plutôt que de reprendre le cliché des «deux solitudes» québécoises, il parle de «multisolitude» des diverses communautés qui forment la société québécoise.
Une compréhension réciproque
Entre la patrie nouvelle de la majorité, la solitude désespérante des autres, que faire? De l'humour, comme Myra Cree, ou même comme l'auteur de Pur coton, récent lauréat du prix Léon-Gérin 1996, Henry Mintzberg, qui finit par une question essentielle. Serons-nous capables de mettre de côté les théories politiques assez longtemps pour apprécier 1a compréhension réciproque que nous avons construite ici? Sommes-nous vraiment prêts à tout laisser tomber?
«Comprendre la situation, être conscient du bagage historique que nous portons tous est déjà un pas vers le respect mutuel», ainsi que l'écrit Julien Bauer.
Respect des autres, c'est notre chance de trouver une réponse. A quoi Claude Corbo ajoute son grain de sel, lui aussi avec une formule choc. Le Canada, dit-il, a le choix entre la surconquête, vers laquelle il se laisse doucement dériver, et la reconnaissance du Québec réel. Sinon, ce sera la résistance et la rupture.
L'ambivalence est un terme qui revient souvent pour qualifier la société québécoise, de même que la nécessité de définir d'abord un projet de société avant de s'attaquer aux structures et, par-dessus tout, la légitimité des deux options et, donc, l'interdiction de l'intégrisme.
Il y a donc urgence. Amorcé par un juge de bonne volonté, le dialogue doit, certes, se poursuivre et s'amplifier. Que souhaiter de mieux en cette période des Fêtes?
Autre élément de réflexion pour les «canadianistes», l'autre recueil sur les langues, cultures et valeurs fait écho à un colloque tenu en juin 1995, à Ottawa. Il fait largement état de ce que le chercheur Pierre Anctil appelle «le choc de la pluralité» québécoise, et des fascinantes tensions linguistiques.
Entre l'éclatement et la dispersion, la recherche de l'identité nationale est-elle, en cette fin de siècle, une utopie?

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