Minorités


Le tabou ethnique

On ne fera plus de procès injustes aux leaders souverainistes lorsque ceux-ci auront appris à concilier et à expliquer sans gêne ni tactique ni maladresse autant les origines culturelles que les finalités civiques de leur projet.

Michel Venne

LeDevoir 3 septembre 1998




En liant l'origine ethnique de l'électeur à son poids dans la balance référendaire, le vice-premier ministre Bernard Landry a peut-être voulu briser un tabou.

Tout le monde sait en effet que les anglophones votent presque unanimement contre la souveraineté du Québec comme d'ailleurs une majorité d'immigrés. C'est une donnée sociologique que tous les sondages ont mesurée. Et l'on sait que si la majorité qualifiée à un référendum était de 66%, les souverainistes devraient recueillir 80% des voix des électeurs de langue française pour espérer gagner. Il s'agit d'une information utile dans le débat ouvert par la Cour suprême sur la majorité requise lors d'un prochain référendum mais dont personne n'ose trop parler. Ce fait peut influencer le point de vue des électeurs, dans un certes sens comme dans l'autre d'ailleurs.

Mais le ministre Landry a fait plus qu'évoquer des pourcentages. Il a mis en garde les gens contre la possibilité, si on met la barre trop haut, d'accorder «un droit de veto à nos compatriotes, frères et soeurs des communautés culturelles, sur notre projet national». Cette phrase contient son lot d'ambiguïté qui, au lieu de contribuer à briser un tabou, risque de semer encore davantage la confusion et la consternation. D'abord, la prémisse est fausse. Les membres des minorités ont beau voter massivement contre, ils ne représentent guère plus que 15 à 20% de l'électorat. Pour que le NON l'emporte, même si la majorité souhaitable était de 55 à 60%, comme le disent les Québécois dans les sondages récents, il faudrait toujours qu'une minorité significative de francophones vote NON pour ravir la victoire aux souverainistes. Les non-francophones ne peuvent pas à eux seuls constituer une minorité de blocage. De plus, en stigmatisant certaines catégories de voteurs, M. Landry heurte beaucoup de gens, et en particulier ces immigrés (il y en a certaines proportions dans plusieurs communautés culturelles) qui sont sympathiques à sa cause.

Pensons, par exemple, aux enfants de la loi 101. Ces gens-là peuvent-ils, dans l'esprit de M. Landry, se réclamer de «notre projet national»? Qu'il soit permis de croire que le vice-premier ministre pense que oui. Sauf qu'il a maladroitement insinué le contraire. D'ailleurs, les détracteurs de la souveraineté se sont jetés sur cet os et l'ont rongé jusqu'à la moelle pour essayer de démontrer que le projet souverainiste est irrémédiablement un projet ethnique qui n'a rien à voir avec le nationalisme civique ou républicain, dont se gargarisent les chefs indépendantistes depuis quelque temps et qui constitue la seule issue démocratique envisageable.

Très imprudemment, M. Landry a donné des munitions à ceux qui, depuis la grande frousse de 1995, voyant que l'argument économique n'a plus l'impact d'autrefois, alimentent la peur des conflits sociaux au lendemain d'une sécession évoquant la partition, le désordre, la désobéissance civile. Ces gens-là nourrissent chez les non-francophones une haine viscérale du nationalisme québécois et chez les parlants français la honte d'être eux-mêmes et de vouloir préserver et promouvoir leur différence.

La maladresse avec laquelle le vice-premier ministre a abordé la question dénote d'une incapacité de la plupart des leaders souverainistes à concilier dans leur discours deux notions apparemment contradictoires mais qui ne le sont pas, à savoir que le projet souverainiste a certainement des racines culturelles mais que sa finalité est d'une autre nature. C'est un fait indéniable que le projet souverainiste, que le nationalisme québécois, ont des racines culturelles. Il n'y aurait pas de mouvement souverainiste au Québec si la majorité n'était pas francophone. Les souverainistes veulent que les francophones soient majoritaires dans leur pays. Quoi de plus légitime? Depuis quelques années, beaucoup d'entre eux sont gênés de le dire. De sorte que, lorsque quelqu'un l'évoque, il passe pour un malade.

S'il y a un tabou à lever, donc, c'est celui des origines culturelles du projet souverainiste. Lorsqu'on en parlera sans avoir peur d'être mal compris, on pourra alors mieux expliquer la nature du projet national qui n'est pas, lui, un projet culturel. Le but des souverainistes n'est pas, comme on essaie de le faire croire, de créer un ghetto exclusif. D'ailleurs, la réalisation de la souveraineté aurait un effet libérateur à cet égard. Le nationalisme ethnique qu'on reproche aux Québécois est entre autres un effet pervers de notre statut politique dans la fédération où l'on ne reconnaît le Québec que dans sa différence linguistique. Sortie de ce cadre, la nation se définirait autour d'une multitude d'objectifs économiques et sociaux transcendant les différences culturelles.

L'épisode Landry montre à l'envi que le discours souverainiste n'est pas encore au point. Le procès que l'on fait au vice-premier ministre est injuste. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas en tirer des leçons. Le défi des souverainistes est, comme le suggère le sociologue Gérard Bouchard, celui de simultanément récuser l'ethnicisme tout en réhabilitant l'ethnicité dans ce qu'elle a de légitime, voire d'indispensable.


Le «nous» de Landry est inclusif

Le vice-premier ministre Bernard Landry a provoqué une polémique, la semaine dernière, en déclarant que si la majorité requise lors d'un autre référendum était trop élevée, cela pourrait conférer «un droit de veto à nos compatriotes frères et soeurs des communautés culturelles sur notre projet national». Cette phrase, tirée de son contexte, a pu créer l'illusion que M. Landry insinuait que les non-francophones étaient exclus de «notre» projet national. Nous avons nous-mêmes suggéré cette interprétation en éditorial. La lecture de la version intégrale des propos tenus par le ministre des Finances sur les ondes de CKAC, le lundi 31 août dernier, indique le contraire. Pour lever toute ambiguïté sur le sens de ses propos, afin que le débat se poursuive en toute connaissance de cause, nous les reproduisons intégralement ci-dessous.

Michel Venne

  • M. Landry répond à une question de l'animateur Paul Arcand sur la majorité requise lors d'un référendum:

  • D'abord, il n'y a pas un souverainiste qui ne souhaite pas que la majorité soit la plus haute possible; c'est sûr mais on peut pas quitter le 50% plus un. C'est la règle démocratique de base. Il faut que la ligne passe quelque part. Et là, vous avez un concept presque unanime: Jean Charest chef du Parti libéral du Québec, dit ça; Daniel Johnson, son prédécesseur, disait ça; le regretté Robert Bourassa disait ça; Joe Clark, du Parti conservateur fédéral, dit ça; Mme McDonough, du Nouveau Parti démocratique, dit ça; et Lucien Bouchard, évidemment, dit ça. Ça veut dire qu'il y a un consensus dans la classe politique sauf Jean Chrétien et Stéphane Dion.

    Pourquoi est-ce que les gens disent ça? Pour plusieurs raisons mais qui sont des raisons profondes. On va essayer de les aborder franchement, ces raisons-là. Lors du dernier référendum, 60% des francophones ont voté OUI et ce n'était pas assez et le OUI a perdu. Pourquoi? Et ça, je ne le dis pas sur le ton de Jacques Parizeau, je le dis sur le ton le plus fraternel possible. C'est parce que nos compatriotes qui sont Québécois comme vous et moi, les communautés plus nouvellement arrivées, ne se sont pas encore laissé convaincre suffisamment de la justesse de notre cause. Ça veut pas dire qu'il n'y en a pas qui sont avec nous. Il y en a. Moi j'ai travaillé 30 ans pour en convaincre et j'en ai convaincu qui m'émeuvent encore aujourd'hui et qui s'appellent disons David Levine, qui s'appellent Giusseppe Sciortino, qui s'appellent Osvaldo Nunez.

  • Paul Arcand: Ce sont des cas d'exception quand on regarde les résultats.

  • Bernard Landry: Exception mais 10% quand même des gens des communautés culturelles votent pour nous et il faut fraternellement leur tendre la main pour qu'ils le fassent plus. Si on tient compte de ça, tout le monde sait bien que si on met la barre trop haut, c'est comme donner un droit de veto à nos compatriotes frères et soeurs des communautés culturelles sur notre projet national. Ça peut pas se faire. Alors il faut continuer.

  • Paul Arcand: Mais un pays à 50,2, ça ne fait pas un pays fort ça.

  • Bernard Landry: C'est pour ça que personne ne souhaite ça.

  • Paul Arcand: Et si ça arrive...

  • Bernard Landry: Non mais voyez-vous l'amertume d'une majorité de Québécois francophones, parce que c'est du destin de ce peuple francophone qu'il s'agit, avec toutes ses composantes y compris les nouveaux arrivants; voyez-vous l'amertume là, disons ceux qui ont travaillé avec René Lévesque, Parizeau, avec Bouchard, avec Bourgault, avec d'Allemagne, avec Barbeau, disent: «On a gagné», mais non vous avez pas gagné parce que c'est pas assez. On va vous appliquer une autre règle que celle qu'on a appliquée à Terre-Neuve.

    La France par exemple, la quatrième puissance économique du monde, un pays de près de 60 millions d'habitants, rentre dans le marché commun européen, c'est un geste de destin majeur avec une fraction de pourcentage. Est-ce que les Français, qui ont voté NON, ont dit: «On n'est pas dans le marché commun»? Alors je le sais que c'est une question délicate et puis je respecte énormément l'opinion des gens qui disent faudrait 60% mais là, les hommes politiques et les femmes politiques ont un devoir de convaincre. Comme la plupart des hommes politiques et des femmes politiques et je vous les ai nommés au départ pensent que c'est 50% plus un, alors c'est à eux d'essayer de faire ce que je fais ce matin puis d'aller expliquer pourquoi.

    LeDevoir du 9.9.98