Stratégies souverainistes


Mémorandum pour la suite de l'histoire

Denis Monière
Guy Bouthillier
Pierre de Bellefeuille
Maurice Champagne
Gaston Miron
(Membres du Cercle Gérald Godin )

L'Action nationale
décembre 1996



Le référendum sur la souveraineté du 30 octobre 1995 a montré qu'il y avait une intensification de l'opposition entre le Québec et le reste du Canada, une polarisation des forces politiques québécoises et un approfondissement du clivage linguistique. Après un résultat aussi serré qui traduit l'équilibre entre les fédéralistes et les souverainistes, on peut tenter d'identifier les facteurs qui sont susceptibles de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Au lieu de se fier au baromètre des sondages qui prennent des instantanés de l'état de l'opinion publique, nous examinerons plutôt les forces et les faiblesses des protagonistes qui structurent la dynamique du débat sur l'avenir politique du Québec. Nous proposons en quelque sorte une réflexion sur les obstacles à la souveraineté dans la nouvelle conjoncture créée par le référendum.

Si nous braquons notre lorgnette sur le passé, nous constatons que depuis trente ans, le projet souverainiste s'est progressivement enraciné dans la culture politique québécoise. Il a produit des institutions durables comme le Parti québécois et des changements politiques qui ont renforcé l'identité québécoise.

Le mouvement souverainiste a pu capitaliser sur des forces de socialisation comme les intellectuels, les créateurs culturels et les organisations syndicales. Il a aussi profité d'une conjoncture idéologique favorable qui valorisait la différenciation culturelle et qui accordait au politique la mission du développement collectif. L'idéologie du welfare state s'intégrait parfaitement à la revendication du contrôle des leviers de commande politique. Il y avait un lien co-structurant entre la demande de souveraineté et la demande de biens publics ce qui solidifiait l'alliance des forces favorables à la souveraineté. Mais ces conditions favorables dont pas suffi. Elles ont porté le projet souverainiste à une presque majorité mais elles dont pas réussi à entraîner 40% des francophones et la presque totalité des non-francophones.

Il est nécessaire d'amorcer la réflexion sur les conditions du combat souverainiste pour identifier les facteurs qui pèseront sur l'évolution de l'opinion publique et dégager les pistes stratégiques qui orienteront la suite de l'histoire.

Le facteur temps

Un mouvement politique qui ne réalise pas son objectif dans un délai raisonnable peut-il espérer maintenir sa capacité de mobilisation? Celle-ci n'est-elle pas susceptible de s'effriter à long terme? On a soutenu que le temps jouait en faveur de la souveraineté parce que l'idée avec des hauts et des bas a constamment progressé dans l'opinion publique depuis trente ans. Cette thèse s'appuyait aussi sur les caractéristiques sociologiques des partisans de la souveraineté et du fédéralisme: les jeunes ayant plus tendance à favoriser la première option alors que les personnes âgées soutenaient la seconde. Le renouvellement des cohortes d'âge permettrait donc d'envisager selon une projection linéaire un résultat positif. Mais cette vision optimiste néglige d'autres dimensions du processus historique car toutes les variables ne sont pas nécessairement constantes. Il est de moins en moins évident que le facteur temps joue en faveur des souverainistes.

La non-réussite qui se prolonge entraîne aussi la déception politique.

Il faut d'abord considérer les effets psychologiques de la durée. La non-réussite qui se prolonge entraîne aussi la déception politique, elle peut avoir des effets démobilisateurs sur les cohortes qui vieillissent ou du moins réduire l'intensité de leur engagement. Les nouvelles cohortes qui s'ajoutent ne sont pas nécessairement socialisées de la même façon ni dans la même conjoncture. Les nouvelles préoccupations et les nouvelles valeurs qui se forment avec le temps modifient leur réceptivité aux stimulis qui influençaient les anciennes générations. Ensuite, la durée ne garantit nullement la reproduction des attitudes politiques. La compréhension des enjeux évolue en fonction même de la dynamique politique. Les raisons qui motivaient le choix au temps X peuvent perdre leur pertinence ou leur signification au temps Y.

Enfin, les forces de socialisation se transforment. Si le mouvement souverainiste a pu compter pendant un temps sur l'hégémonie culturelle des créateurs et des éducateurs, celle-ci s'est diluée avec les années parce que tout monolithisme est voué à l'effritement, parce que les lieux de socialisation ont changé avec la diversification des canaux de communication et enfin parce que de nouvelles forces de socialisation sont apparues. L'influence des intellectuels et des créateurs est aujourd'hui concurrencée par la montée des gens d'affaires dans l'imaginaire collectif et la socialisation se fait de moins en moins par l'école et de plus en plus par la télévision et les nouveaux médias qui échappent à l'emprise idéologique des souverainistes.

Le rôle de la culture

Il y a eu dans le passé une forte association entre la construction de la culture québécoise et la construction de l'identité nationale québécoise. Les produits culturels reflétaient la spécificité de la culture québécoise et renforçaient le sentiment d'appartenance à un groupe différencié. Mais après avoir consolidé ses racines et alimenté une nouvelle identité politique, la création culturelle doit se renouveler et se diversifier. En raison de sa logique intrinsèque, la création ne peut reproduire le même.

L'imaginaire cherche d'autres sources d'inspiration.

Lorsque la dynamique de la création n'est pas accompagnée d'une transformation politique conséquente qu'elle a appelée, l'imaginaire cherche d'autres sources d'inspiration car on ne peut indéfiniment chanter un pays qui n'advient pas. Si le changement politique peut donner une nouvelle impulsion à la créativité comme cela s'est produit avec tous les mouvements de libération nationale, il y a au contraire risque d'étouffement lorsqu'il y a situation de blocage politique. Lorsque la problématique identitaire se tarit comme source de créativité, on cherche alors à la transcender en explorant les voies de l'individualité.

Le créateur ne se dissocie pas du destin collectif mais il s'en distancie en développant d'autres problématiques. Ce mouvement de retrait est aussi amplifié par la dynamique politique qui met sur le devant de la scène d'autres locuteurs qui en raison des exigences de la lutte politique sont appelés à monopoliser le discours identitaire. Si les créateurs ont joué un rôle de premier plan dans la phase d'émergence du mouvement souverainiste, on peut dire que leur rôle a été normalisé avec la politisation de la question nationale. Ils continuent à intervenir dans le débat public mais sur des problèmes qui les touchent plus directement comme c'est le cas avec la question linguistique.

Mais cette nouvelle situation a pour conséquence de réduire leur apport à la construction du discours identitaire. Ils ont été remplacés dans ce rôle par les spécialistes des sondages et de la communication politique qui conseillent les politiciens. La culture sera donc de moins en moins un facteur structurant du développement de l'identité québécoise. Cette tendance peut provoquer une atrophie de la symbolique politique car celle-ci n'est plus alimentée par la création mais par l'opinion.

Cette situation accentue les capacités concurrentielles de l'identité canadienne qui cherche à supplanter l'identité québécoise. Dans cette lutte pour la conquête des esprits, le Canada dispose d'appareils idéologiques plus puissants que ceux contrôlés par le mouvement souverainiste.

Le rôle des médias

La concurrence entre souverainistes et fédéralistes ne se fait pas à armes égales.

Cette dissociation du culturel et du politique réduit les capacités de socialisation à l'identité québécoise car elle laisse le champ libre aux acteurs politiques et aux médias où la concurrence entre souverainistes et fédéralistes ne se fait pas à armes égales. Les médias sont de nos jours les plus puissants facteurs de socialisation politique parce qu'ils contrôlent l'accès à l'espace public, parce qu'ils accaparent une partie importante du temps libre des individus et parce qu'ils définissent les valeurs et les problèmes qui mobilisent l'opinion publique.

Les médias ont toujours été le talon d'Achille du mouvement souverainiste alors que les forces fédéralistes contrôlent la presque totalité de la presse écrite et électronique. On répliquera que la propriété des organes d'information da pas d'effet sur le contenu de l'information et que l'éthique journalistique assure une équité dans le traitement de l'information. Mais les choses ne sont pas si simples. D'abord, Radio-Canada qui contrôle une part importante du marché francophone a le mandat de promouvoir l'identité canadienne et profite de sa programmation et des bulletins d'information pour créer un sentiment d'appartenance au Canada et entretenir l'illusion qu'on parle français partout au Canada. Les autres canaux seront plus neutres à cet égard mais ne seront pas pour autant des moteurs de l'identité québécoise.

Certes, il n'y aura pas de biais systématique dans l'information, sauf aux canaux anglophones et nous y reviendrons mais la contextualisation de l'information aura tendance à avantager les porte-parole du fédéralisme parce qu'ils disposent de plus d'attributs de prestige et agissent dans le cadre d'un État souverain. Le Premier ministre du Canada et ses ministres, tous les Premiers ministres des autres provinces et leurs députés, la classe des gens d'affaires et les fédéralistes québécois canaliseront toujours plus d'attention que les porte-parole de la souveraineté. La classe politique québécoise et ses alliés syndicaux ne peuvent faire le poids tant sur le plan numérique que symbolique parce qu'ils contrôlent moins de ressources et doivent précisément exercer leurs fonctions dans le cadre de la dépendance politique. Ainsi, les acteurs souverainistes seront présentés dans un contexte de conflits alors que les fédéralistes le seront dans un cadre plus consensuel et jouiront d'une prime de visibilité.

Les médias sont ouvertement anti-souverainistes.

Ce phénomène est encore plus accentué dans les médias anglophones qui sont ouvertement anti-souverainistes. Les recherches sur les campagnes électorales ont montré qu'il y a un déséquilibre systématique dans la couverture des forces en présence, les fédéralistes obtenant toujours plus de visibilité que les souverainistes. Le public anglophone n'est pas exposé à la même information que le public francophone, ce qui rend illusoire tout espoir d'accéder à cette clientèle qui vote en bloc contre la souveraineté. La couverture de la presse écrite anglophone et ethnique entretient une image négative du Québec qui bloque toute ouverture au discours souverainiste.

Il reste les journaux francophones qui, à l'exception du «Devoir», et du «Journal de Montréal», sont en faveur du maintien du lien fédéral. Dans tous ces médias, le contenu journalistique est équilibré et tend à présenter la diversité des options pour refléter la division de l'opinion publique francophone. Mais la voix souverainiste est somme toute bien faible dans l'ensemble de la production médiatique et l'opinion publique est plus exposée aux thèses fédéralistes qu'aux thèses souverainistes.

Ce phénomène n'est certes pas nouveau et n'a pas empêché l'option souverainiste de progresser au moins dans l'opinion publique francophone. Mais la question est de savoir si, dans une conjoncture où le OUI frôle la majorité absolue et risque de mettre en cause l'unité canadienne, ce déséquilibre ne sera pas fatal à la souveraineté. Car si le OUI a progressé, il a toujours été battu. S'il s'avérait pouvoir l'emporter dans un avenir prochain, il n'est pas irraisonnable de penser que les fédéralistes mobiliseraient toutes leurs ressources d'influence pour détourner l'opinion publique de la souveraineté. Les souverainistes sont désarmés à cet égard.

Le rôle des forces politiques

Le rapport entre les forces politiques s'est profondément modifié avec la création et l'élection du Bloc québécois à Ottawa. L'entrée en scène du Bloc a corrigé en partie le déséquilibre entre fédéralistes et souverainistes dans le champ de la représentation politique. De 1960 à 1990, la lutte se faisait à deux contre un puisque les fédéralistes pouvaient compter à la fois sur les partis fédéraux présents au Québec et sur les partis québécois fédéralistes. Ils monopolisaient ainsi les ressources de crédibilité et les ressources financières associées aux fonctions de députés et de ministres dans le gouvernement fédéral et s'en servaient pour combattre la souveraineté. Avec les 53 députés du Bloc qui s'ajoutent aux 75 péquistes qui siègent à l'Assemblée nationale, le mouvement souverainiste est maintenant en meilleure position. Cette nouvelle situation est d'autant plus avantageuse que ce sont les acteurs politiques qui monopolisent pratiquement le débat constitutionnel et qui servent en conséquence de levier de socialisation. Le contrôle du gouvernement à Québec et de la fonction d'opposition officielle à Ottawa constitue l'avantage stratégique principal du mouvement souverainiste dans la conjoncture actuelle.

Le contrôle du gouvernement à Québec et de la fonction d'opposition officielle à Ottawa constitue l'avantage stratégique principal.

Mais les forces fédéralistes constituent, elles aussi, un bloc plus unifié qu'auparavant puisque les libéraux provinciaux ne s'opposent plus à la position constitutionnelle des libéraux fédéraux et ont abandonné leur autonomie stratégique. Toutefois, les forces fédéralistes sont très minoritaires sur le plan de la représentation politique avec seulement 34% de la députation québécoise fédérale et provinciale. Cette position de faiblesse est structurée par la concentration de leurs soutiens dans les circonscriptions non-francophones. Ils doivent effectuer des gains auprès de l'électorat francophone pour accroître leur légitimité et déloger les forces souverainistes de la scène fédérale.

Le défi des fédéralises est de persuader les francophones des vertus de l'appartenance au Canada. Leur opération de main mise idéologique sur le Parti libéral du Québec et l'élimination de son aile nationaliste leur donnent une plus grande cohérence dans le discours et l'action. Ils ont le champ libre pour employer les ressources politiques et financières de l'État fédéral et imposer leur conception du fédéralisme. A cette fin, ils ont lancé depuis quelques mois une vaste offensive de persuasion en intensifiant leur présence sur le territoire québécois. En accentuant le climat de confrontation avec le gouvernement du Québec, en jouant de la carotte et du bâton, en moussant les inquiétudes économiques, ils tentent de récupérer une partie de l'électorat francophone dont le soutien à la souveraineté est fragile.

La prochaine élection fédérale sera révélatrice de l'efficacité de cette stratégie. Mais deux facteurs jouent en leur faveur. En premier lieu, il est difficile pour le Bloc de faire mieux que le 49% aux élections de 1993 car la lutte se fera à deux, les conservateurs ne représentant plus une alternative crédible. Les libéraux fédéraux sont donc certains d'améliorer leur performance en récupérant une partie du vote conservateur. Ils jouiront, en plus, d'un atout important: la certitude de se retrouver au pouvoir, ce qui peut leur apporter un afflux supplémentaire d'électeurs qui veulent voter pour le gagnant. Le Bloc, par ailleurs, ne dispose pas des même atouts qu'en 1993. Il ne jouit plus de l'attrait de la nouveauté, il a perdu son chef charismatique et il ne pourra plus profiter des aléas d'une lutte à trois. Il aura, sans doute, aussi de la difficulté à présenter une équipe renouvelée de candidats pour concurrencer les candidatures prestigieuses que les libéraux ne manqueront pas de mettre sur les rangs. A cet égard, la présence du RQ au pouvoir à Québec risque de nuire au recrutement de candidats de prestige qui veulent jouer un rôle politique de premier plan.

L'arrogance canadienne

Les Canadiens ne craignent plus de s'aliéner les Québécois.

Les Canadiens ont profité du débat constitutionnel de la dernière décennie pour renforcer leur identité et rejeter la conception asymétrique du fédéralisme. Ils ont puisé dans les hésitations et les tergiversations de la société québécoise un sentiment de force qui les pousse à l'intransigeance. Les Canadiens rejettent maintenant toute solution de compromis et ne craignent plus de s'aliéner les Québécois parce qu'ils estiment que ceux-ci n'auront pas le courage d'aller jusqu'à la rupture. A leurs yeux, il n'y a qu'une nation au Canada et les Québécois ne sont que des individus avec une culture particulière comme il y en a de nombreuses autres. La différence culturelle ne justifie pas à leur avis un statut politique différent. Ils estiment que le statut de minorité ethnique est suffisant pour la survie des francophones.

En refusant de faire toute concession constitutionnelle au Québec, en choisissant la confrontation, en évoquant les menaces de dépeçage du Québec et de répression, les forces fédéralistes donnent une forte cohérence à l'identité canadienne et espèrent que cette fermeté fera comprendre aux Québécois qu'ils ne pourront plus exercer démocratiquement leur droit à l'autodétermination, que la souveraineté mène à une impasse et qu'ils doivent accepter les offres de gains symboliques.

Comment cette nouvelle politique de l'intransigeance affectera-t-elle l'opinion publique québécoise? Est-il possible de retourner cette stratégie d'agression contre l'identité canadienne qui est encore active chez bon nombre de Québécois et structure leur ambiguïté constitutionnelle? Jusqu'à présent, même si elles devaient jamais atteint ce niveau d'intensité, les réactions négatives à l'endroit du Québec et de ses droits ont renforcé ce sentiment de solidarité. Face à la menace, le besoin de cohésion collective devient plus pressant et peut stimuler une nouvelle ardeur nationaliste.

Le Bloc doit transformer la prochaine élection fédérale en référendum sur le statut du peuple québécois.

La logique de la tension développée par les politiciens canadiens justifie plus que jamais la défense des intérêts du Québec sur la scène fédérale et devrait fournir des arguments aux souverainistes aux prochaines élections fédérales. Le Bloc ne manquera pas de dénoncer la participation des députés libéraux du Québec à l'affaiblissement du Québec. Ils devront lier le vote pour le Bloc à l'affirmation de l'existence du peuple québécois et montrer qu'un vote pour le Parti libéral est un appui à ceux qui veulent faire souffrir le Québec. Le Bloc doit transformer la prochaine élection fédérale en référendum sur le statut du peuple québécois et demander aux électeurs de sanctionner les politiciens fédéralistes. Ils doivent demander un nouveau mandat afin de créer un rapport de forces favorable à l'affirmation politique du Québec. Leur mot d'ordre doit être d'empêcher les libéraux de gouverner contre le Québec.