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Le mouvement partitionniste et les frontières d'un Québec souverain
Les acteurs, les stratégies, les arguments
Dossier GÉNÉRATION QUÉBEC
Novembre 1997
Le mouvement partitionniste
3. Les acteurs
Dans un article de l'Actualité publié au mois de mai 1996, la journaliste Carole Beaulieu dit remarquer que "depuis le référendum du 30 octobre 1995, les groupes partitionnistes pullulent". Elle croit même distinguer l'émergence de "quatre tendances ":
- les dialoguistes de bonne volonté qui, note-t-elle, veulent aller de province en province pour aider les Canadiens à mieux se connaître;
- les positivistes bien organisés, qui désirent faire mieux connaître les avantages du Canada et imaginer de nouvelles avenues de reconstruction de la fédération;
- les montréalistes, passionnés par l'urgence de développer la métropole;
- les partitionnistes qui souhaitent maintenir certaines parties du Québec au Canada, advienne l'indépendance.
Une année a passé et l'on sait par le journal Le Devoir "qu'Ottawa a pris la question de la partition du territoire québécois très au sérieux, au point de solliciter ses propres avis juridiques sur la question et de surveiller de près l'évolution du mouvement partitionniste".
Une note destinée au ministre Dion par ses fonctionnaires retracerait même "10 groupes de citoyens favorables à la partition (...) et, trois groupes extrémistes partisans de la violence pour diviser le Québec ou obtenir son indépendance". Cette note ferait également état de "gens d'affaires partitionnistes. Mais on tait leur nombre et leur identité." (Le Devoir, juillet 1997).
Force est d'admettre qu'à l'heure actuelle (grâce aux tribunes qui leur sont offertes) les partitionnistes ont réussi à conserver, sinon à développer, leur audience, obtenant même la cote d'amour de certains quotidiens de langue anglaise. Ce que d'aucuns ont appelé le Soft Love se serait mué en Tough Love.
Notre but ici: identifier les acteurs qui ont tenu, justement, les rôles de premier plan au cours des derniers mois. Ne sont recensés ici que les acteurs partitionnistes.
Les Politiciens
Le jeu partitionniste n'a pas débuté dans les rangs politiciens, mais il y a gagné récemment en crédibilité, accaparant ainsi de plus en plus les manchettes.
- Occupent sans doute le premier plan les Jean Chrétien et son ministre des Affaires intergouvernementales Stéphane Dion qui, dans leurs déclarations à la presse, n'écartent pas la partition. Leur motto: "advenant sa séparation du Canada, [le Québec] ne pourrait être à l'abri des velléités partitionnistes de certains de ses habitants." Certains disent que pressé par le Reform Party, le gouvernement se devait, au nom "de la majorité canadienne" de passer lui aussi de la carotte au bâton. Ils ne font en cela que suivre leur mentor Pierre Elliott Trudeau, le premier à avoir déclaré publiquement: "si le Canada est divisible, alors le Québec l'est aussi".
- Ministre des Affaires indiennes et du nord canadien dans le premier cabinet Chrétien, Ron Irwin défrayait la manchette en mai 1994 en déclarant: "les [Amérindiens] pourraient demeurer Canadiens advenant l'Indépendance du Québec" (cité par Claude G. Charron, dans son ouvrage La partition du Québec de Lord Durham à Stéphane Dion, Éditions VLB, 1996).
- Quant à Preston Manning, le chef du Reform Party, il s'est souvent présenté comme "un sympathisant objectif des partitionnistes [même si ces derniers] affirment ne pouvoir l'appuyer vu ses positions réformistes sur le bilinguisme officiel et l'autonomie provinciale en matière culturelle" (Le Devoir, mai 1997).
- Nouveau venu dans le dossier, l'ex-premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, appuyait récemment le Comité québécois pour le Canada, (partisans de la partition) venu solliciter son soutien. On sait du reste que la Saskatchewan, le Manitoba, le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve, suite à une demande du fédéral, ont déjà informé Ottawa de leurs positions sur les règles de sécession (Le Devoir, juillet 1997).
- Le chef Cri Matthew Coon Come, qui en octobre 1996 affirmait que "le gouvernement sécessionniste du Québec, dont les politiques étaient fondées jusqu'ici sur le nationalisme ethnique, fait maintenant valoir des positions empreintes de discrimination raciale" (Le Devoir, mars 1997), occupe moins le devant de la scène. Ses prétentions d'alors: "que les Cris forment une nation, et pourraient avoir la volonté de ne pas faire partie d'un Québec souverain." L'ancien premier ministre Jacques Parizeau aura probablement réussi à changer la dynamique en stoppant le projet hydroélectrique de Grande-Baleine. L'auteur C.G. Charron prétend par ailleurs que les Cris et les Mohawks semblent avoir fait pression sur les Attikameks et les Montagnais pour qu'ils remettent en question l'intégrité du territoire québécois dans leur négociation avec Québec.
- Faisant souvent le jeu des partitionnistes, le chef du parti libéral québécois, Daniel Johnson, a quant à lui déclaré en janvier 1996 que "les frontières du Québec pourraient être remises en question dans l'éventualité d'une victoire du Oui à un prochain référendum" (Le Devoir, janvier 1996).
Les Groupes
Les groupes partitionnistes les plus importants, voire les plus agissants, sont regroupés dans la Coalition des mouvements pour l'unité canadienne, une coalition, rapporte-t-on, qui "réunit 18 groupes dont le Comité québécois pour le Canada, Alliance-Québec, Canada indivisible, le Comité spécial pour l'unité canadienne, le Parti Égalité et B'Nai Brith" (La Presse, 22 mai 1997) . C'est elle qui aurait organisé un important rassemblement à l'aréna Raymond-Bourque, à Saint-Laurent (1500 personnes), lors de la dernière campagne électorale fédérale.
Certains auteurs aiment faire la différence entre les partitionnistes stratégiques et les partitionnistes véritables. Les premiers seraient convaincus que la peur de la partition et de la guerre civile suffiraient à détourner une majorité de Québécois du projet souverainiste, alors que les seconds y croient véritablement et sont prêts à militer en sa faveur.
Reprenons, ici, les principaux groupes auxquels adhèrent vraisemblablement des fervents des deux allégeances:
- L'un des groupes dont l'impact devant les médias a été le plus important, grâce à l'action de son chef l'avocat Guy Bertrand, est Citoyens de la Nation. Au printemps 1997, parallèlement à la démarche du gouvernement fédéral auprès de cette même Cour pour contester le droit du Québec à déclarer unilatéralement son indépendance, Guy Bertrand déposait une requête affirmant qu'«aucun principe en droit international ne garantirait au Québec l'intégrité de son territoire advenant la sécession unilatérale du Québec». Nous avons reproduit en annexe un extrait de cette requête.
- Un autre groupe à avoir profité de tribunes importantes, le Comité québécois pour le Canada, réunissant notamment les Antoinette Taddeo, Gary Shapiro, Allen Nutik, Steve Pinkus, Aaron Makovka, Robert Lecker et Jean Brière, personnalités présentes lors d'assemblées publiques ou de débats télévisés, aura consacré jusqu'à maintenant ses énergies à faire adopter par les municipalités des résolutions réclamant du gouvernement fédéral qu'il protège le droit des citoyens de ces villes de demeurer Canadiens. Son but: "qu'un référendum détermine quelles régions du Québec demeureraient canadiennes advenant la sécession du Québec". Ce "Comité" serait également responsable de la fameuse distribution de drapeaux canadiens à Pointe-Claire qui ont été agrafés aux toits de maisons (The Gazette, 10 juillet 1997). Le Comité, qui aurait fait la promotion des résolutions pro-unité adoptées par 40 municipalités à ce jour, revendique plus de 25 000 membres après quinze mois d'existence à peine. Il a également organisé un rassemblement fédéraliste au Palais des Congrès, le 21 avril 1996.
- La partition du Québec est maintenant inscrite dans le programme officiel du Parti Égalité qui joue également un rôle de premier plan. L'auteur C.G. Charron rapporte que le professeur Stephen Scott (partitionniste fervent) s'est récemment joint au parti de Kenneth Henderson qui "organise meeting sur meeting dans le but de rallier le plus grand nombre de Montréalais à l'idée de partition." L'avocat Brent Tyler, à la tête du Comité spécial pour l'unité canadienne du même parti, probablement plus présent devant les projecteurs, a organisé une conférence à l'Université McGill qui aurait réussi à sortir les partitionnistes de la marginalité.
- L'organisme parapluie de la promotion des intérêts des anglophones de la province, Alliance-Québec, a une position plus ambiguë. Elle se trouverait selon certains à "appuyer la partition en théorie mais (consacrerait) son énergie à se battre pour garder le Canada uni" (Le Devoir, 26 mai 1997).
Les seconds rôles
Outre les politiques et les groupes dits "de pression" (on ne peut évidemment nier ni prouver quelque affiliation directe entre les deux), quelques individus ou regroupement ont réussi à créer un impact médiatique non négligeable:
- Véritable comète dans le ciel médiatique québécois, Howard Galganov se voulait le défenseur des droits des anglo-québécois. Pour avoir vu ses appuis fondre au cours des derniers mois, il a décidé de quitter le Québec, puis s'est ravisé pour devenir animateur de radio.
- William Shaw, chirurgien-dentiste, ancien député de Pointe-Claire, coauteur de Partition, the price of Quebec independance (1980) et actif dans le mouvement partitionniste, est à la tête d'un comité préparatoire pour la partition du Québec: Preparatory Committee for an Eleventh Province. Il a été l'invité de quelques émissions télévisées. Son livre, dit-on, n'irait pas par quatre chemins: "La séparation pourrait impliquer les armes" (La Presse, 23 juin 1996).
- Mark Kotler, un homme d'affaires montréalais et son groupe Committee for a new Quebec, considère que ce que les gens comme lui (les loyaux Canadiens) doivent faire, c'est de former une nouvelle Province: le Nouveau Québec, qui restera au Canada pour toujours (Maclean's, février 1996).
- Le Groupe des 100, né dans l'Outaouais, voudrait faire de la région un district fédéral. (l'Actualité, 15 mai 1996).
- Neil Cameron, militant partitionniste, ancien député du Parti Égalité, a assisté à un congrès sous l'égide de la Northern Foundation à Ottawa en 1989, en compagnie de militants néo-nazis. La preuve, rapporte-t-on, qu'il "existerait des liens - secrets mais non moins réels - entre le mouvement partitionniste et l'extrême droite canadienne-anglaise" (La Presse, 23 juin 1996).
- Anthony Housefather, personnalité qui fait souvent les manchettes, considère la partition comme la garantie que tout le monde va rester canadien (Maclean's, février 1996).
Roopnarine Singh, un cardiologue installé à Montréal depuis 1960, veut faire de Montréal une ville-État indépendante sur le modèle de Hong-Kong ou de Singapour. Il aurait lancé pour ce faire le mouvement de la 11e province (l'Actualité, 15 mai 1996).
- L'économiste Marcel Côté, également président de la firme (très libérale) Sécor, qui intervient de plus en plus fréquemment, prétend que "les Québécois pourraient s'illusionner grandement dans leur tentative de réaménager la territorialité politique de l'Amérique du Nord à l'aube du XXIe siècle" (Le Devoir, 5 août 1997).
Les auteurs, journalistes et intellectuels
- Diane Francis, editor du Financial Post avoue avoir épousé la cause partitionniste pour au moins deux raisons: 1) donner aux fédéralistes une raison de rester au Québec; 2) donner la frousse à Lucien Bouchard et à ses séparatistes (Financial Post, février 1997). Il faudrait selon ses dires, rapporte l'auteur C.G. Charron, "sortir cette nouvelle ville sainte bilingue et tolérante que constitue Montréal de l'emprise des démons séparatistes. Il faudrait enclaver l'ethnie québécoise dans un territoire en forme de saucisson au nord du St-Laurent, entre Repentigny et Mingan, en lui enlevant tous les territoires non purs ethniquement, plus l'Outaouais, la Rive Sud du St-Laurent et le Nord québécois".
- Mordecai Richler, auteur connu et chroniqueur se déchaîne en réquisitoires impitoyables chaque semaine dans The Gazette. Il a publié le livre Oh Canada! Oh Quebec! Requiem pour un pays divisé à Montréal en 1992. En novembre 1977, dans un article du Toronto Sun, il comparait le Québec à une nouvelle Irlande.
- William Johnson, chroniqueur à The Gazette, dans un "grand rassemblement pour l'unité a argué qu'un Québec indépendant perdrait de larges pans de son territoire aux autochtones" (Le Devoir, 22 mai 1997). Dans son livre Anglophobie made in Quebec, (1991), il "tente, en 400 pages, de prouver encore une fois, que le nationalisme québécois est tribal et raciste, et que toute la littérature canadienne-française est farcie de haine envers les Anglais" (C.G. Charron).
- Michael Harris, chroniqueur du Sun d'Ottawa "compare carrément le Parti et le Bloc québécois au Front national de Jean-Marie Le Pen et parle de "nettoyage ethnique discret" (Le Devoir, mars 1997).
- Après avoir organisé un colloque sur l'après-Meech, deux universitaires canadiens, Jack L. Granatstein et Kenneth McNaught, ont publié les communications des principaux intervenants à cette rencontre. Le livre est intitulé English Canada speaks out, et réunit des textes de Shelagh Grant, Richard Gwin, Tony Hall, Bruce Hodgins, Richard Smith et Ian Ross Robertson.
- J.V. Andrew a publié un livre intitulé Bilingual Today, French Tomorrow en 1977. Ses opinions paraissent assez tranchées.
- Deux professeurs de l'université de Calgary, David Bercuson et Barry Cooper, ont publié en 1991 un livre farouchement partitionniste: Goodby... et bonne chance! Les adieux du Canada anglais au Québec. Selon l'auteur C.G. Charron, les deux professeurs chercheraient à démontrer que le franco-canadianisme a freiné l'évolution de ce pays, et plus grave encore, l'aurait entraîné dans la crise financière actuelle.
- Jean-Pierre Derriennic, professeur de science politique à l'université Laval a publié le livre Nationalisme et démocratie. Réflexion sur les illusions des indépendantistes québécois (1995).
- Dans Constitutional Crack-up publié à Toronto en 1994, William Gairdner prédit la guerre civile si le Québec opte pour la séparation.
- Maurice King a publié un livre à saveur partitionniste intitulé The First Step en 1993.
- Canadophile déclaré, l'Américain Lansing Lamont, ancien correspondant de Time Magazine au Canada au début des années 70, a publié en 1994 chez Penguin Books le livre Breakup: The Coming End of Canada and the Stakes for America. La journaliste Lyle Stewart résume le livre ainsi: " Soldats américains, émeutiers nationalistes, terroristes autochtones, voilà l'avenir du Canada".
- Scott Reid, journaliste, devenu conseiller du chef réformiste Preston Manning, publiait en 1992 Canada remapped. How the Partition of Quebec Will Reshape the Nation. Reid établit des comparaisons entre le Canada et la Yougoslavie. "Pour éviter la guerre civile au Québec, semble-t-il penser, il faudrait tout de suite commencer à penser à la partition"? (C.G. Charron). Un résumé de son ouvrage est reproduit en annexe.
- William Shaw et Lionel Albert sont coauteurs d'un livre farouchement partitionniste intitulé: Partition - The Price of Quebec's Independance. Certains observateurs en ont qualifié l'écriture de "provocante".
- Mary Ellen Turpel est l'auteure d'un texte partitionniste intitulé "Does the road to Quebec Sovereignty Run Through Aboriginal Territory", publié dans Negociating With Sovereign Québec, de D. Drache et R. Perin. Elle isolerait les Canadiens-français du Québec, rapporte l'auteur C.G. Charron, dans le périmètre où ils sont majoritaires. Les dix nations autochtones auraient davantage le droit à disposer d'eux-mêmes que le Québec dans sa globalité géopolitique.
- David L. Varty a écrit Who gets Ungava? en 1991, à Vancouver. Autre livre à saveur partitionniste, selon C.G. Charron.
- Patrick Monahan, ancien conseiller constitutionnel de l'ex-premier ministre ontarien David Paterson et professeur à l'Osgoode Hall Law School et Michael J. Bryant, avocat associé chez McCarthy-Tétreault, examinent, dans une étude du C.D. Howe Institute, les "constitutions de 89 pays différents et comparent les votes de sécession pour élaborer un ensemble de règles fondamentales qu'ils recommandent pour tout référendum futur et ses suites.(...) Ils proposent une méthode selon laquelle les régions du Québec qui souhaitent continuer à faire partie du Canada pourraient chercher à être "départagées" du Québec". De large extraits de cette étude sont reproduits en annexe.
- Stephen Scott, professeur à McGill et fervent partitionniste, évoque des menaces de violences: "Il faut forcer le gouvernement du Canada à adopter une politique de division du Québec" ou encore "La force est le péché originel des États. Ne nous leurrons pas". Il a déposé un mémoire intitulé: Autodétermination, sécession, division, légalité: observations à la Commission Bélanger-Campeau.
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