La morale, selon le ministre Dion

Jean-François Thuot

Membre de Génération Québec
Génération Québec regroupe trois cents jeunes professionnels,
gens d'affaire et universitaires en faveur de la souveraineté du Québec.

LaPresse 28 novembre 1997




[ Article en réponse à la lettre du ministre Stéphane Dion à son homologue québécois Jacques Brassard ]

On doit remercier le ministre canadien des affaires intergouvernementales Stéphane Dion d'avoir remis les pendules à l'heure. De sa propre initiative et contre ceux qui se réclament de sa pensée, M. Dion, dans sa réponse à la déclaration du ministre Jacques Brassard sur l'intégrité territoriale, concède que «le gouvernement du Québec ne se trompe pas en affirmant que la frontière d'un Québec indépendant serait protégée par le droit international». Voilà une bonne nouvelle qui discrédite une fois pour toute ceux qui s'acharnaient à déclarer le contraire.

Mais l'on devine bien que le ministre Dion ne peut laisser tomber aussi aisément la serviette. L'ambivalence de son propos en témoigne bien. La prudence ministérielle cède vite le pas à la faconde vindicative bien connue du partitionniste en chef du Canada. Mécontent de ne pouvoir contester sur des bases solides la déclaration ministérielle québécoise, monsieur Dion fait dévier le débat sur ce qu'il désigne, avec beaucoup de retenue, «la dimension morale de la question des frontières», et qu'il conviendrait en fait d'appeler plus crûment: la justification morale du démembrement du Québec.

Se référant aux «valeurs universelles de la démocratie» (dont il se garde bien de dresser la liste tant il pressent la tâche périlleuse) monsieur Dion conclut que même si le droit international s'y oppose, il ne faudrait pas pour autant exclure la possibilité que la modification des frontières soit «la moins mauvaise des solutions démocratiques». Cela étant dit sans avoir démontré, au préalable, que le maintien des frontières puisse effectivement être une solution antidémocratique. Cela étant dit, également, après avoir pris soin de planter un scénario-catastrophe, celui, injustifié et provoquant, destiné à faire peur (toujours), qu'un Québec indépendant ferait inévitablement reposer son unité sur la coercition envers une partie de sa population.

Comment le ministre définit-il cette «dimension morale de la question des frontières»? Par une négation d'abord. S'agissant de la question de l'avenir politique du Québec, le ministre nie en termes très explicites l'existence d'un peuple québécois. «On peut soutenir qu'il y a un seul peuple au Québec, comme on peut en voir plusieurs ou ne trouver qu'un seul peuple au Canada», écrit-il avec les approximations qu'on lui connaît. Il expose par la suite son grand principe moral; en fait, une double règle fort subtile en apparence: il «serait difficile de retenir des populations dans le Canada contre leur gré, il le serait aussi de les obliger à renoncer au Canada contre leur gré». Épouser une opinion contraire, conclut le ministre, constitue une «faute morale». Rien de moins.

On signalera au passage qu'il semble bien qu'une majorité de Québécois ( incluant une majorité de fédéralistes ) soit en état de faute morale, puisque l'opinion publique au Québec, selon la plupart des sondages, se déclare contre la partition. Ne reste donc qu'une minorité en état de grâce, les partitionnistes sans doute. Mais est-ce vraiment le cas? Le ministre sait très bien que les résolutions municipales sur l'unité canadienne n'ont pas pour but de permettre à Baie d'Urfée ou à Pointe-Claire d'exercer leur «droit» à disposer d'elles-mêmes, mais d'empêcher les Québécois d'exercer le leur. L'objectif premier, unique, des partitionnistes est de rendre impossible l'accession à la souveraineté en compromettant le contrôle effectif du territoire par un Québec souverain. Cela, d'ailleurs, en parfaite congruence avec la négation de l'existence d'un peuple québécois. Dans ce sens, la partition ne vise nullement à établir un équilibre entre ceux qui veulent rester «attachés» au Canada et ceux qui veulent s'en détacher, mais bien à faire triompher les premiers aux dépens des seconds. Nulle morale à l'oeuvre ici, mais tout simplement une supercherie.

L'application de ce principe à la réalité ( disons la réalité canadienne, puisque le ministre Dion la connaît très bien ) pose des problèmes intéressants. Le ministre oserait-il affirmer que le fait que 49% des Terre-Neuviens aient été obligés, en 1949, de renoncer à la Grande-Bretagne, constitue une faute morale? Doit-on comprendre que le fait que 40% des Québécois en 1980, puis 49% en 1995, aient été «retenus» au sein du Canada, soit aussi une faute morale? Ces cas de figure révèlent que depuis plusieurs décennies au moins, une tradition de la démocratie est à l'oeuvre. Cette tradition n'est certainement pas éternelle ( nous n'avons pas la prétention de déclarer qu'elle a une «valeur universelle»), mais les Québécois et les Canadiens, à l'instar d'autres sociétés démocratiques, l'endossent largement et souhaitent la préserver.

Cette tradition a guidé, par exemple, le comportement des Terre-Neuviens (de tous les Terre-Neuviens) lors du référendum de 1949. L'expression majoritaire de cette population a valu pour l'ensemble de la population de Terre-neuve. Nulle faute morale dans cette manière de faire. S'agissant du Québec, la pratique de deux référendums a établi que c'est au peuple québécois, c'est-à-dire l'ensemble de la population vivant au Québec, que revient le droit de statuer sur son avenir politique, et non à n'importe quel groupe autoproclamé de citoyens. Cette démarche et le choix qui en a découlé ont engagé l'ensemble de cette population, ceux qui ont voté pour la souveraineté comme ceux qui ont voté contre. Nulle faute morale ici non plus.

Par contre, il y aurait assurément faute morale à suggérer qu'un électeur du NON puisse avoir plus de poids qu'un électeur du OUI. C'est ce que propose le ministre Dion, en accordant aux partitionnistes non pas le droit, mais le privilège de faire fi du verdict référendaire et de changer les règles du jeu si le résultat ne leur plaisent pas. De la même manière, il y a aurait faute morale (c'est un souverainiste qui l'affirme) à accorder à la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, région souverainiste depuis des lustres s'il en est une, le droit de se détacher du Canada malgré le souhait contraire exprimé par une majorité de Québécois.

Par quoi l'on voit que le principe moral posé par monsieur Dion rend tout simplement la démocratie impossible. Là où les procédures sont équitables et respectueuses des droits des citoyens (et elles le seront lors du prochain référendum, comme elles l'ont été au cours des deux consultations précédentes) il n'y a pas de raisons politiques ou morales qui justifient le démembrement du Québec. La démocratie est possible parce que l'expression de la division des opinions s'accompagne toujours et simultanément, même au plus fort des rivalités, de l'expression d'une solidarité entre les citoyens. La faute morale en démocratie, ce n'est pas qu'il y ait des perdants, mais des mauvais perdants.

En laissant miroiter à différents groupes la possibilité d'une éventuelle partition du territoire québécois, le ministre Dion attise la polarisation et les dérapages qu'ils se fait fort de reprocher au gouvernement du Québec et aux souverainistes. En tant que partitionniste, on lui concédera le droit d'agir ainsi. Mais en tant que membre d'un gouvernement qui a des obligations en regard de la communauté internationale et du droit international, cette attitude le place assurément en porte-à-faux. Monsieur Dion devra choisir entre les deux rôles.

Jean-François Thuot,
responsable du groupe de réflexion sur la partition