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Entre la solidarité et la sécuritéLeSoleil 15 janvier 1998
On a préféré oublier cette autre image, plutôt gênante, du ministre délégué aux Affaires autochtones dans le gouvernement Bourassa, John Ciaccia, s'abaissant à signer une entente avec un Warrior masqué. Avec le recul, il est apparu que la patience de M. Bourassa avait grandement contribué à l'heureuse issue de la crise, mais au plan politique, c'est le gouvernement fédéral qui était sorti grand vainqueur. Face à l'expertise démontrée par l'armée canadienne, le gouvernement du Québec et la SQ avaient eu l'air d'une bande de pee-wee. Comme en octobre 1970. On a même oublié que le ministre fédéral Tom Siddon participait lui aussi à l'humiliante séance de signature. Et que le premier ministre Mulroney s'en était félicité. Certains trouveront peut-être indécent de spéculer sur les retombées politiques de la tempête de verglas qui a paralysé la moitié du Québec depuis dix jours. Mais croyez-vous qu'à Québec et Ottawa, personne n'y ait pensé? D'accord, tout le monde travaille de bonne foi à secourir les sinistrés. Malgré le tragique des circonstances, il faut sans doute se réjouir de cette belle collaboration entre les adversaires d'hier et de demain. N'empêche qu'une fois la crise passée, la politique va rapidement reprendre ses droits et les protagonistes du débat constitutionnel vont de nouveau faire flèche de tout bois. D'ailleurs, pour reprendre l'expression consacrée, on peut très bien marcher en mâchant de la gomme. Bien sûr, personne ne veut donner l'impression de chercher à se faire du capital sur le dos des victimes d'une catastrophe en beurrant trop épais, mais on a quand même reproché -injustement - sa discrétion à Daniel Johnson. Les situations du genre sont toujours délicates pour un politicien : inévitablement, il en fait trop ou pas assez. Mardi, le premier ministre Bouchard a frôlé la démagogie en distribuant lui-même les premiers chèques de 70 $ aux sinistrés. Le même jour, on a piqué une crise à son bureau, quand le Globe and Mail a rapporté qu'il avait été surpris à danser avec son épouse, samedi soir, dans un grand hôtel de Montréal. L'image, toujours l'image! Depuis un quart de siècle, la sécurité (ou l'insécurité) sous une forme ou une autre est au centre du débat sur l'avenir du Québec. Sans cette préoccupation, il serait sans doute indépendant depuis un bout de temps. À la fin des années 70, l'approvisionnement en pétrole de l'ouest était un des grands arguments du camp fédéraliste. Un Québec souverain serait condamné à geler ou à se faire égorger par les pays de l'OPEP. En 1995, la sécurité économique était encore au coeur de la campagne du NON. Paul Martin a connu tellement de succès dans sa lutte au déficit qu'on a fini par oublier sa grossière intervention dans la campagne référendaire, quand il a soutenu qu'une victoire du OUI pourrait faire disparaître un million d'emplois. Nul n'a mieux résumé cette stratégie que le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, alors simple conseiller du gouvernement Chrétien, quand il a déclaré, en mars 1995 : "Plus ça fera mal économiquement, plus l'appui à la souveraineté baissera". Depuis deux ans, le camp fédéraliste a ajouté l'insécurité physique à son arsenal. C'est essentiellement la peur du désordre et de la violence qui explique l'efficacité du discours partitionniste et du plan B. Malgré les innombrables reportages sur les pylônes tordus, les centres d'hébergement encombrés, les érablières dévastées, aucune image de la tempête de verglas ne contenait la charge symbolique de la confrontation de 1990 entre le soldat canadien et le guerrier mohawk. Depuis dix jours, on est cependant témoin par médias interposés d'un fascinant duel entre l'argument fédéraliste de la sécurité, illustré encore une fois par l'intervention des forces armées, et l'idéal souverainiste de la solidarité, dont le premier ministre Bouchard s'est fait le champion. M. Bouchard est à son meilleur dans les grandes occasions. Ses points de presse quotidiens rappellent sa performance aux sommets socio-économiques de Québec et Montréal, où il avait donné toute la mesure de ses talents de communicateur et de rassembleur. Cette fois-ci, le gouvernement du Québec n'a pas l'air d'un junior. En politicien d'expérience, M. Chrétien a bien compris qu'il ne pouvait rivaliser avec lui au plan de l'image. Le mieux était encore de lui emboîter le pas et de renchérir sur ce qu'il disait. À terme, l'effet politique de la crise du verglas sera sans doute minime. Les Québécois avaient été très impressionnés par la performance de l'armée canadienne durant la crise d'Oka, mais pas au point d'oublier l'échec de Meech. À l'époque, les sondages révélaient une nette préférence pour la souveraineté.
Avec le temps, ils ont fini par oublier l'armée et les Mohawks. Et ils sont retournés dans le camp du NON! De toute façon, entre la solidarité et la sécurité, pourquoi faudrait-il choisir, si on peut avoir les deux?
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