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Recherche historique et chasse aux sorcièresLouis Cornellier
LeDevoir 5 août 1998
Charles Péguy, qui en 1897 ne vendit qu'un seul exemplaire du Jeanne d'Arc qu'il venait de publier, ne s'illusionnait pas trop sur son éventuelle célébrité posthume. Contre ceux qui, bafoués dans le présent, se réfugiaient déjà dans l'avenir pour obtenir consolation, Péguy se faisait éteignoir: la postérité ne rétablirait, ne sauverait rien. Pire encore: elle s'arrogerait même le droit de mésinterpréter les oeuvres, fussent-elles de génie, jusqu'à trahir leurs auteurs. Abominable, la prophétie s'avéra néanmoins juste: Péguy lui-même, encore récemment, se voyait ravalé, par Todorov et BHL entre autres, au rang méprisable de raciste sur la base d'interprétations toujours hâtives et souvent malhonnêtes. C'est à cette lucide complainte de Péguy que j'ai pensé en lisant cette phrase qu'on peut retrouver dans le dernier brûlot de la politologue Esther Delisle: «Le chanoine Lionel Groulx était un führer animé d'une haine nihiliste non seulement pour les Juifs mais aussi, à la manière typique des nazis, pour les Canadiens-français [p. 159].» Intitulé Mythes, mémoire et mensonges (éd. Robert Davies, 1998), le livre dont il est ici question se présente comme une étude de «l'intelligentsia du Québec devant la tentation fasciste 1939-1960» et il arbore tout l'attirail de notes et de références destiné à lui donner l'apparence d'un travail objectif et sérieux. Comment, me suis-je d'abord demandé, répliquer à une accusation historique aussi grave, et faut-il seulement le faire? Qu'on réinterprète des pans de l'histoire à la lumière de nouvelles découvertes, moi je veux bien, et ce me semble même la condition sine qua non à une vie intellectuelle vivante et stimulante. Cela dit mon malaise reste entier: le droit de réinterpréter va-t-il jusqu'à celui de tordre la mémoire des faits afin de nourrir des prises de position idéologiques actuelles? En d'autres termes, Esther Delisle, parce qu'elle abhorre le nationalisme québécois, est-elle justifiée de pratiquer la recherche historique sur le mode de la chasse aux sorcières? N'étant ni historien ni particulièrement porté vers la fouille méticuleuse de documents d'archives, je laisserai à d'autres le soin de vérifier si plusieurs des conclusions que Mme Delisle avance dans son livre (sur le traitement de faveur offert aux collabos français, sur l'antisémitisme et le pétainisme de la plupart des groupes nationalistes au Québec, par exemple) sont conformes aux documents et à la vérité historiques. Seulement, pour mémoire, je rappellerai qu'à la suite de la parution de son précédent pamphlet (qui était aussi, à peu de variantes près, une thèse de doctorat!), Le Traître et le Juif, Delisle avait subi une critique en règle mais rigoureuse de la part du sociologue Gary Caldwell, laquelle critique invalidait l'essentiel du travail de la chercheure à ce moment (voir L'Agora, juin 1994). Cela dit, sur le cas spécifique de Groulx, je me permettrai quelques commentaires, car, sur ce plan, la manoeuvre d'Esther Delisle est trop grossière pour qu'on se contente de la renvoyer à des débats de spécialistes. Chacun, bien sûr, est libre de puiser son espérance à la source qui lui convient. Et Lionel Groulx fut, justement et pour plusieurs dont certains ne sont déjà plus de ce monde, cette source. L'intention première qui parcourt son oeuvre, la seule au fondpourrait-on dire, est celle de favoriser l'épanouissement du peuple canadien-français, de faire advenir toutes ses potentialités positives. A l'heure où, rendus minoritaires dans leur propre pays et exploités par des patrons sans vergogne qui cherchaient même à les déposséder de leur être culturel, les Canadiens français se voyaient tentés par le mépris d'eux-mêmes, le chanoine Groulx a voulu leur dire leur droit d'exister pour ce qu'ils étaient, de même qu'il a résolu, pour ce faire, de fonder leur espérance sur un socle historique qui n'avait rien de méprisable. Auteur d'un des textes les plus lumineux qu'il m'ait été donné de lire sur le cas du chanoine Groulx (voir Les cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, aut. 1997), Dominique Garand (UQAM) résume: «En définitive, Groulx portait le rêve, bien légitime il me semble, de voir les siens devenir maîtres de leur travail et du produit de leur travail, il dénonçait l'état de servitude dans lequel ils s'étaient laissé entraîner. C'est avant tout pour le rôle d'éveilleur qu' il a joué que les nationalistes éprouvent de la gratitude envers lui et c'est pour cela que certains lieux publics ont reçu son nom.» Les accusations, néanmoins, pleuvent. On a fait de lui un anglophobe parce qu'il refusait une politique de bonne-entente qui ne reposait pas sur la réciprocité. On a fait de lui, condamnation suprême, un antisémite, alors qu'il a même été jusqu'à écrire, un jour, que les Canadiens français étaient les «Juifs d'Amérique», même s'il déplorait que l'esprit de solidarité qu'il attribuait aux Juifs ne soit pas pratiqué au même degré par son peuple. C'est d'ailleurs lui, encore, ce führer animé d'une haine nihiliste pour les Juifs» tel que décrit par Esther Delisle, qui écrira: «L'antisémitisme, non seulement n'est pas une position chrétienne; c'est une solution négative et niaise.» Conservateur., traditionaliste de droite, corporatiste, peut-être, probablement. Mais, sur l'essentiel, le moins que l'on puisse dire, c'est que le vieux prêtre avait le nazisme passablement étriqué!
Nous sommes en 1998 et la société québécoise n'est plus ce qu'elle était du temps du chanoine. Aussi, réfléchir de façon pertinente au Québec d'aujourd'hui exige que nous le fassions dans des termes autres que ceux employés par Groulx dans les urgences qui étaient propres à son époque. Néanmoins, cela ne devrait pas nous dispenser de retenir leçon: ![]() |