La presse francophone pendant la Deuxième Guerre mondiale

Les médias québécois étaient pro-Alliés

Ce matin, au pavillon Judith-Jasmin de l'Université du Québec à Montréal, s'ouvre un colloque consacré à l'impact de la Deuxième Guerre mondiale sur les sociétés canadienne et québécoise. Aujourd'hui et demain, on pourra y entendre des communications sur les conscrits et l'effort de guerre, les nationalismes et la guerre froide et les anciens combattants.


JOCELYN COULON

LeDevoir 8-9 novembre 1997




Il y a un an exactement, l'homme de théâtre Jean-Louis Roux démissionnait de ses fonctions de lieutenant-gouverneur du Québec après avoir avoué à un journaliste qu'il avait arboré une croix gammée sur son sarrau de laboratoire lorsqu'il était étudiant en médecine à l'Université de Montréal, en 1942. L'affaire avait provoqué une violente controverse entre fédéralistes et nationalistes, mais aussi dans le monde des historiens et des politologues. Au cours de la polémique, certains en avaient profité pour faire le procès d'un peuple, de ses élites et de ses médias, pour associer tout le Québec du début des années quarante au nazisme, au fascisme, à l'antisémitisme. Le rôle idéologique des médias de l'époque avait été particulièrement attaqué.

Ainsi, un des défenseurs de M. Roux, le sénateur Jacques Hébert, écrivait l'an dernier que le flirt de certains jeunes de sa génération avec des régimes totalitaires fut le résultat «du matraquage systématique des nationalistes de notre époque».

Et qui donc distillait ces idées néfastes, selon le sénateur? Nul autre que le quotidien fondé par Henri Bourassa. «Nous lisions Le Devoir qui nous affirmait que Pétain était l'homme de la situation, et de Gaulle, un minable factieux sinon un traître, écrivait-il. Pour Le Devoir, même les camps de concentration nazis étaient pure invention de la propagande alliée. Nous étions des adolescents innocents et n'avions aucun moyen d'entendre une autre version des faits.» Cette dernière phrase en a fait sursauter plusieurs, qui ont estimé que les Canadiens français avaient accès à une presse autrement plus diversifiée qu'on veut bien nous le laisser croire.

Justement, le ministère de la Défense nationale vient de publier un recueil de trois textes qui confirment ce pluralisme et démolissent le mythe du Québec influencé par des médias pro-fascistes ou pro-pétainistes. Intitulé La Presse canadienne et la Deuxième Guerre mondiale, l'ouvrage de 188 pages reprend les textes de trois analystes de l'époque - Florent Lefebvre, Elizabeth H. Armstrong et R. B. Oglesby - rédigés en 1940, en 1941 et en 1949. Les trois études portent sur les opinions de la presse et du public canadiens entre 1939 et 1945 et relativisent l'influence des journaux nationalistes comme Le Devoir et L'Action catholique. La publication est préfacée par trois historiens, Claude Beauregard, Edwidge Munn et Serge Bernier, directeur au Service historique du ministère de la Défense nationale.

Dans leur introduction, le trio souligne, en faisant référence indirectement aux événements entourant l'affaire Roux: «En rétrospective, il nous apparaît que certains milieux ont dû remplacer les journaux les plus lus de l'époque par ceux qui étaient marginaux quant à leur impact sur les masses, pour faire des francophones du Québec les suppôts de toutes les causes fascistes, même les pires.»

Deux des trois analyses présentées dans ce recueil portent sur la presse francophone et concluent qu'elle fut, massivement, en faveur des démocraties et très critique envers les pays de l'Axe. Ainsi, le journaliste Florent Lefebvre, qui écrit quelques mois après le déclenchement de la guerre, souligne qu'«une lecture attentive de leurs nombreux articles [des journalistes de l'époque], dans dix quotidiens et une quarantaine d'hebdomadaires du Québec et d'autres provinces, montre clairement qu'ils se sont abstenus rigoureusement de faire appel aux préjugés raciaux pour étayer leurs opinions». M. Lefebvre donne des précisions sur le tirage des quotidiens qu'il a consultés: 100 000 exemplaires pour les journaux nationalistes (dont 14 000 pour Le Devoir) et 240 000 pour les journaux libéraux et sans allégeance politique.

L'Américaine Elizabeth H. Armstrong, auteure d'une étude importante sur les Canadiens français et la guerre de 1914-18, écrit en juin 1941 un texte plus fouillé sur les orientations de la presse et de l'opinion québécoises au cours des 22 premiers mois du conflit mondial. Elle juge que si, au début du conflit, le Québec a «mis du temps à se rendre compte de la nature de la guerre entreprise par les nazis pour conquérir le monde, il ne fait guère de doute que le Canada français soit, lentement mais sûrement, en train de sortir de son isolement)».

Mme Armstrong souligne que l'opposition des Canadiens français à la Seconde Guerre mondiale n'a jamais été confirmée «par le torrent d'écrits et de discours contre la guerre, qui avait été un symptôme marqué de l'état d'agitation du Québec durant la dernière guerre». Au contraire. «Ceux qui connaissent le Québec sont stupéfaits du degré de collaboration des Canadiens-français, étant donné le douloureux manque d'enthousiasme manifesté par cette province devant l'effort de guerre de 1914-1918. »

Il y a eu, ici et là, les protestations de certains leaders nationalistes, des appels à la neutralité du Canada et des campagnes - menées par des journaux comme Le Devoir - contre l'extension de la conscription au service outre-mer. Mais, souligne l'analyste américaine, ce courant était battu en brèche par les vigoureuses campagnes pro-Alliés du cardinal Maurice Villeneuve, du premier ministre provincial Adélard Godbout, du ministre fédéral Ernest Lapointe et d'une bonne partie des médias écrits dont le lectorat était bien plus considérable que celui des médias nationalistes, comme le confirme l'analyse de Florent Lefebvre. De plus, lors des élections provinciales d'octobre 1939 et fédérales de mars 1940, le Québec a rejeté massivement les positions isolationnistes qui étaient véhiculées par certains leaders nationalistes et par Maurice Duplessis.

Tout en soulignant les orientations neutralistes du Devoir et de L'Action catholique, tant Lefebvre que Armstrong démontrent que ces journaux ne diffusaient pas une ligne éditoriale monolithique sur Pétain et de Gaulle, par exemple, et qu'ils reconnaissaient le caractère démoniaque du régime nazi.

En fait, écrivent-ils, la presse nationaliste ne s'opposait pas tant à l'effort de guerre qu'à la conscription pour le service outre-mer.