![]() |
Fasciste !
LeDevoir 5 août 1997 «Fasciste!» Au gré de l'actualité politique (le référendum, le mouvement partitionniste) et des petits scandales qui ébranlent notre société ( l'affaire LaRue-Sroka ), les uns et les autres se traitent de fascistes ou plus subtilement de crypto-fascistes ou de proto-fascistes. Le but n'est jamais d'expliquer mais bien d'attaquer; on cherche à faire perdre à l'adversaire sa crédibilité. Il importe pourtant d'éviter les généralisations et il faut avant tout connaître le sujet. Le fascisme est une doctrine politique élaborée par Mussolini et récupérée par Hitler pour justifier leur dictature par un discours nationaliste poussé à son extrême limite, alors que la dictature communiste prétend servir le prolétariat et que les dictateurs d'opérette se présentent comme les défenseurs d'une vague «sécurité nationale». Le fascisme ne prône pas seulement la défense et la promotion de sa culture, il en affirme la supériorité et il croit que c'est par la guerre de conquête que la nation se révélera dans toute sa grandeur et qu'elle purgera l'humanité de ses éléments dégénérés. Ainsi, si les fédéralistes étaient fascistes, il y a longtemps qu'on ne parlerait plus de Constitution, car le fascisme est la négation de l'Etat de droit. Le fasciste considère la démocratie comme un régime faible et corrompu. Le fasciste veut dissoudre le Parlement, éliminer (physiquement) les partis d'opposition et soumettre l'appareil judiciaire à sa volonté. Les souverainistes fascistes, alors? Il y a longtemps qu'ils prôneraient l'annexion de l'Acadie et du nord de l'Ontario pour réunir en un même territoire l'ensemble du peuple canadien-français, voulant imiter Hitler qui annexa les régions où vivaient des germanophones (l'Autriche, les Sudètes), Je ne nie pas que tout peut déraper et le fascisme est bel et bien humain, trop humain. Aucune culture n'est immunisée contre la tentation fasciste. Conséquemment, il faut rester vigilant pour intervenir dès qu'apparaissent les premiers symptômes de ce cancer. Mais il faut aussi savoir que le fascisme est un phénomène particulièrement rare dans l'histoire de l'humanité. Ainsi, on perd son temps à chercher le germe fasciste dans n'importe quel éditorial ou lettre d'opinion qui parle de culture nationale. Pas besoin d'un doctorat en littérature pour déceler les tendances fascistes chez un auteur: le fasciste ne se dissimule pas entre les lignes, il écrit sa haine en caractères gras. Il suffit de lire Mein Kampf pour s'en convaincre. Et rapidement le fasciste ne se contente pas d'aboyer, il s'organise et descend dans la rue. Si une telle idéologie fleurissait ici, il y a belle lurette que des milices - jeunesse péquiste en chemise bleue, phalanges partitionnistes en chemise rouge - paraderaient dans nos rues au son des tambours, fracasseraient des vitrines et casseraient des jambes. Ils n'auraient que faire des assemblées municipales ou des préparatifs d'un autre référendum. Ouvrez vos livres d'histoire et vous verrez! Qu'on me comprenne bien, je ne pardonne pas Lionel Groulx pour certains de ses écrits, ni Parizeau pour sa fameuse phrase, ni le ministre Young pour ses attaques contre le bloquiste Nunez. Je n'oublie pas que l'appartenance aux nations amérindiennes est déterminée par le sang. Mais il faut savoir reconnaître le fascisme de la triste intransigeance ordinaire. Dénonçons donc Parizeau, Young et les autres tout comme nous avons dénoncé le colonialisme ou la ségrégation aux États-Unis. Dénonçons ces injustices pour ce qu'elles sont. Mais il ne sert à rien d'amalgamer l'individu parqué dans un wagon de bétail qui le conduit à Auschwitz pour être gazé, et l'Afro-Américain qui devait s'asseoir à l'arrière des autobus publics. Les deux situations sont terribles et doivent être combattues. Mais la forme du combat dépend justement de la nature de l'ennemi. C'est précisément parce que les Etats-Unis n'étaient pas un régime fasciste que les Afro-Américains ont pu enregistrer des victoires, certes partielles, mais importantes. Si Hitler avait élu résidence à la Maison Blanche, il n'y aurait plus aujourd'hui d'Afro-Américains. Il y a en politique des degrés - extrême gauche, gauche, centre, droite, extrême droite - même si la précision et l'objectivité sont toujours incertaines. Croire que le premier nationaliste venu - qu'il soit d'Ottawa ou de Québec - puisse être un fasciste en puissance, c'est lui accorder trop d'importance. Certes, le fascisme utilise le nationalisme pour légitimer son totalitarisme. Ce qui ne veut pas dire que tous les nationalismes soient fascistes. Il est possible de parler de culture nationale, qu'on soit Serbe, Français, Argentin, Japonais, Palestinien, Israélien, Suédois... Prétendre que chaque discours nationaliste est pareillement dangereux relève de la malhonnêteté intellectuelle et politique. Comme l'amour, le nationalisme n'est pas mauvais en soi... ce sont ses excès qui peuvent être meurtriers. Est-ce parce que certains tuent par amour qu'il nous faudrait cesser d'aimer?
(...)
![]() |