Il n'existe pas de prédisposition raciste
chez la majorité francophone au Québec
Stéphane Dion
L'auteur est professeur agrégé au département de science politique de l'Université de Montréal. Le texte qui suit est celui d'une conférence qu'il a prononcée cette semaine au Centre Saidye Bronfman.
La Presse 23 janvier 1993
Les Québécois francophones, en ou plus précisément les Québécois français «de souche», sont-ils plus racistes ou intolérants que les autres Canadiens? La possibilité d'une indépendance prochaine du Québec ajoute du poids à cette question, tant on peut craindre un Etat souverain tombé sous le contrôle majoritaire d'un groupe intolérant.
Trois principes doivent guider ce débat. Premièrement, la lutte contre le racisme commande une extrême vigilance, car la bête peut sortir à tout moment. Deuxièmement, il faut se garder de banaliser l'accusation de racisme, car à force de crier au loup, on risque ne pas être prêt quand il sortira. Troisièmement, le racisme est une accusation terrible dont on ne doit pas charger un individu ou une communauté en l'absence de preuves solides.
Dans le dossier de l'accusation, on a versé trois types de preuves contre les francophones. Premièrement, l'histoire. Des chefs de file nationalistes au Québec ont tenu des propos ouvertement racistes. Qu'il y ait eu un racisme doctrinal au Québec, cela est indéniable. Mais avant d'en conclure que le Québec francophone a un passé plus raciste que les autres régions du pays, il faudra comparer avec les idéologies qui avaient cours ailleurs à la même époque. Ces comparaisons n'ayant pas été faites, on ne peut rien dire pour le moment. La comparaison devrait d'ailleurs s'étendre, au-delà du racisme doctrinal, jusqu'au racisme vécu au quotidien. Dans un continent qui a pratiqué à si grande échelle et pendant si longtemps la discrimination contre les gens de couleur, et où l'avertissement «Gentiles only » était encore courant il y a quelques décennies, la majorité anglophone n'est pas en mesure de damer une vertu séculaire et de pointer les francophones du doigt.
Deuxièmement, les Québécois français «de souche» sont soupçonnés d'être particulièrement racistes et intolérants en raison de la politique linguistique du gouvernement du Québec. C'est là un cheval de bataille de l'écrivain Mordecai Richler notamment. Pourtant la loi 101 est l'inverse d'une loi raciste visant la préservation de la «pureté» ethnique. Son objectif est d'attirer vers la majorité francophone les nouveaux immigrants de toutes origines. Un nouvel immigrant doit savoir que s'il choisit le Québec parmi dix provinces, ses enfants devront aller à l'école française. C'est là une mesure de protection linguistique tout à fait légitime au regard de ce que l'on trouve dans d'autres démocraties plurilingues.
Il est possible cependant que la loi 101 mette en place des moyens intolérants dans ses efforts de francisation. C'est certainement le cas de l'obligation d'unilinguisme dans l'affichage commercial. Cette prescription inutile nuit considérablement à la réputation du Québec en lui donnant une image intolérante. Si, en pratique, l'inconvénient que l'unilinguisme dans l'affichage cause aux autres groupes linguistiques est mineur, sur le plan symbolique par contre, il est très vexant de voir sa langue bannie par la loi.
L'attitude des Québécois francophones à ce sujet parait contradictoire à première vue. Tous les sondages effectués à l'époque du jugement de la Cour suprême de 1988 et de l'adoption de la loi 178 ont montré que les francophones étaient contre l'unilinguisme dans l'affichage, prêts à accepter une politique de «français prédominant » plutôt que de «français seulement ». Mais par ailleurs, les francophones s'opposaient en majorité à ce que l'on touche à la loi 101, celle-là même qui prescrivait l'unilinguisme dans l'affichage. Cette contradiction apparente s'explique à mon avis de la façon suivante. Une majorité de francophones appuierait l'utilisation d'autres langues dans l'affichage s'ils avaient la garantie que cette concession n'en amènera pas d'autres, déclenchant un démantèlement par étape de leur protection linguistique.
Le ministre Ryan a ré-ouvert le dossier linguistique de la plus mauvaise façon. Il a laissé entendre qu'une concession touchant l'affichage pourrait s'accompagner d'un assouplissement dans un domaine autrement plus névralgique: la langue d'enseignement. Une meilleure façon de procéder serait de se conformer au jugement de la Cour suprême sur l'affichage, tout en manifestant de façon tangible le plein soutien du gouvernement envers les autres aspects de la loi, portant sur la langue d'enseignement et la langue de travail, en doublant le budget de l'Office de la langue française par exemple. Il y a certainement moyen d'obtenir une protection efficace de la langue française exempte d'intolérance.
Après l'histoire et la langue, le sondage forme l'autre élément de preuve avancé contre les francophones québécois. On trouve en effet des sondages d'opinion qui montrent les francophones significativement plus racistes que les autres Canadiens. Mais par ailleurs, d'autres les montrent plus tolérants, de sorte que l'impression d'ensemble est celle d'une convergence de vue entre francophones et anglophones canadiens, sur cette question comme sur tant d'autres.
Un facteur qui complique les comparaisons de cet ordre est la question linguistique. Je connais au moins un sondage qui montre que l'empathie des francophones envers un membre d'une minorité - un juif, un noir - augmente significativement s'il est précisé que cette personne a appris le français. Dans le même sens, un sondage a montré que les allophones au Québec avaient moins tendance à considérer les francophones de souche comme racistes s'ils parlaient eux-mêmes cette langue.
Je n'ai jamais vu un sondage où le nationalisme et le racisme étaient corrélés au Québec. Les électeurs du Parti québécois ne sont pas plus racistes que les autres habitants de cette province. Le Parti québécois lui-même a mené au pouvoir et adopté dans l'opposition des politiques de promotion du multiculturalisme tout à fait conformes à l'orthodoxie canadienne. Les budgets accordés aux communautés culturelles étaient même plus importants que sous le Parti libéral.
En Occident, deux façons de concevoir les rapports entre la majorité et les minorités dominent maintenant. La première est le jacobinisme libéral, la «color blind society ». Dans ce modèle, l'État ne veut pas connaître les origines ou la couleur de la peau des citoyens qui sont tous égaux devant la loi. Il existe un seul réseau d'éducation publique; ceux qui veulent éduquer leurs enfants dans leur langue et leur culture et se doter d'institutions culturelles à eux peuvent le faire mais doivent en payer l'intégrité. L'autre modèle est le multiculturalisme: l'État met tout en oeuvre pour préserver les cultures d'origine considérées comme un enrichissement collectif. Les mesures préférentielles envers les minorités sont activement pratiquées au lieu d'être rejetées comme une discrimination inversée.
Le jacobinisme libéral paraît intolérant aux yeux des partisans du multiculturalisme; le multiculturalisme institutionnalise un nouvel apartheid selon les jacobins. Chaque société fixe son point d'équilibre entre ces deux modèles. Tout indique que le point d'équilibre des Québécois n'est pas différent de celui des autres Canadiens. Tant ceux qui espèrent que ceux qui redoutent la fin du multiculturalisme au Québec après l'indépendance se trompent à mon avis.
Le Parti québécois au pouvoir aurait même plutôt tendance à accentuer les politiques d'accommodement envers les minorités - notamment les autochtones - afin de calmer les tensions ethniques aux lendemains de l'indépendance et afin de faciliter la reconnaissance du nouvel État par la communauté internationale.
En terminant, une mise en garde. Dans toutes les situations où la majorité se sent menacée par une minorité, sa réaction est de noircir cette dernière aux yeux des autres minorités. Sans tomber dans la paranoïa, il faut bien admettre qu'il y a un peu de cela au Canada dans la façon dont les grands médias anglophones traitent les francophones. La crise d'Oka en a donné un nouvel exemple. Elle a symbolisé l'intolérance séculaire prêtée aux francophones. Pourtant, imaginons qu'un groupe armé bloque une voie d'accès importante de Toronto, Vancouver, New York, ou Londres... On n'a aucunement la garantie d'un dénouement plus pacifique que celui de Montréal.
Les minorités ont de bonnes raisons de redouter la sécession du Québec du reste du Canada. En plus de ses conséquences économiques incertaines, la sécession risquerait de détériorer fortement les relations entre les francophones, les anglophones, les allophones et les autochtones. Mais la détérioration tiendrait au caractère exceptionnellement précaire de la situation elle-même, et non à une prédisposition raciste dé la majorité francophone.

|