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Le règne de la rectitude
LeDevoir 28 août 1998
L'émoi soulevé, cette semaine, par un monologue d'Yvon Deschamps figurera probablement dans la légende montréalaise, à côté de multiples autres épisodes impossibles à imaginer ailleurs. Toutefois, si la réalité de nos légendaires «deux solitudes» a joué un rôle, elle ne suffit pas à tout expliquer. Il a fallu d'autres ingrédients pour faire lever la recette. Pour ceux qui ne l'auraient pas suivie, rappelons d'abord les principales étapes de cette comédie quasi surréaliste. Etape un: pour se financer, le Club des petits déjeuners, une organisation charitable qui aide les enfants pauvres, vend, dans les magasins Maxi de la chaîne Provigo, des sacs promotionnels contenant des aliments, mais aussi, en prime, une cassette d'Yvon Deschamps. On y entend entre autres un extrait de Nigger Black, un monologue sur le racisme, récité en partie par le comédien Normand Brathwaite, lui-même noir. Etape deux: un résidant de Pierrefonds, anglophone fraîchement arrivé de Toronto, est scandalisé par ce qu'il entend sur la cassette. Il s'en plaint au quotidien The Gazette, qui publie lundi, en première page, une histoire intitulée «Store selling racist tape». Etapes suivantes, dans l'ordre ou le désordre: les autres journaux, les radios, les télévisions font écho à l'histoire; Dan Philip, président de la Ligue des Noirs du Québec, dénonce le «message raciste» propagé par les cassettes, le qualifiant d'«inacceptable»; Provigo, après avoir annoncé qu'elle donnera les cassettes uniquement aux adultes qui les demandent, finit par les retirer de la circulation; dans les médias, les commentateurs francophones s'étonnent, de façon quasi unanime, de la méconnaissance des anglophones face à la réalité culturelle québécoise. Mais l'«affaire Deschamps» doit aussi beaucoup au courant de rectitude politique qui déferle depuis quelques années sur toute l'Amérique du Nord, voire sur l'ensemble de l'Occident. Les groupes de pression sont plus actifs que jamais pour traquer le racisme, le sexisme, la moindre trace de «stéréotype», parfois aux dépens du bon sens élémentaire. C'est un phénomène que les publicitaires, entre autres, ont appris à connaître. Ici, par exemple, la durée de vie d'un message pour Bell Mobilité, dans lequel une chorale chantait faux, a été écourtée à la suite d'une plainte de l'Association des chorales, qui craignait que l'on donne une «mauvaise image» de ses membres... Ce courant de rectitude politique est souvent accompagné d'un autre phénomène, que les Américains ont surnommé «The Power of One»: un individu, s'il arrive à attirer l'attention des médias, peut avoir beaucoup de pouvoir. Les consommateurs qui s'estiment lésés ont pris l'habitude de contacter les journaux et, désormais, des émissions de télévision telles J.E. et La Facture. Et maintenant, de plus en plus de gens qui s'estiment choqués ou dérangés par quelque chose ont le réflexe d'alerter les médias. On pourrait d'ailleurs se pencher sur la tendance qu'ont parfois les médias à sauter un peu vite sur ce qui semble «une bonne histoire», surtout pendant l'été, ou le dimanche, lorsque les nouvelles se font rares... Mais ceci, justement, est une autre histoire. On peut quand même dire que, si quelque chose d'aussi anodin qu'une publicité avec une chorale arrive à choquer, il n'est peut-être pas si étonnant qu'un monologue basé sur l'ironie et traitant d'un sujet comme le racisme devienne tout à coup explosif. Surtout si, de plus, on se retrouve avec un décalage de langue et de cultures. «Quelque chose de très grave dans une langue peut être complètement anodin dans une autre, dit Andy Nulman, directeur du Festival Juste pour Rire/Just for Laughs, un anglophone né à Montréal. «En anglais, le mot "nigger" est vraiment très dur, et pratiquement banni du vocabulaire maintenant. C'est comme le mot "fuck" que des francophones ici ont pris l'habitude de dire. En anglais, c'est inimaginable de l'entendre dans les médias de masse. Mais en français, on entend des jeunes dire, dans des émissions, des choses comme 'c'est tout fucké'.»
Côté contexte, Andy Nulman, comme d'ailleurs Normand Brathwaite, ont passé de longs moments cette semaine au téléphone à remettre en contexte, pour le bénéfice de certains médias anglophones, les monologues d'Yvon Deschamps. «Ils cherchaient le scandale, et ils étaient un peu déçus quand je dégonflais leur show», raconte Brathwaite. «Quelqu'un comme Yvon Deschamps est un humoriste de classe mondiale, et son monologue fait partie du patrimoine québécois, renchérit Andy Nulman. Mais je peux aussi vous dire que l'histoire contraire aurait facilement pu se produire ici, dans un média francophone, à propos d'humoristes anglophones. Les deux solitudes existent, et il y a vraiment des choses qui restent difficiles à comprendre. Enfin, si un tel incident est ce qui nous arrive de plus notable, tant mieux!»
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La Ligue des Noirs modère son jugement sur Yvon DeschampsLeDevoir 28 août 1998 «Après maintes discussions à plusieurs niveaux, a-t-elle déclaré hier par voie de communiqué de presse, nous sommes de plus en plus conscients des bonnes intentions de M. Yvon Deschamps.» Déclarant avoir écouté à plusieurs reprises le monologue intitulé Nigger Black et avoir compris que l'objectif de l'humoriste était d'appliquer une «thérapie-choc» pour sensibiliser la foule au manque de respect, notamment à l'égard de la communauté noire, la Ligue dit maintenant souhaiter «rencontrer M. Deschamps pour suggérer quelques ajustements, pour que [eux] aussi [puissent] rire avec le peuple». La ligue des Noirs avait, par la voix de son président Dan Philips, d'abord condamné sans réserve les monologues en question, soutenant qu'ils propageaient un message raciste qui renforçait les préjugés à l'égard des Noirs. La controverse a été lancée en début de semaine par un article du quotidien The Gazette, qui rapportait en première page la colère d'un anglophone de Pierrefonds, fraîchement débarqué de Toronto, devant la distribution par les marchés d'alimentation Maxi de cassettes contenant des extraits de monologues d'Yvon Deschamps qu'il jugeait racistes. La distribution gratuite des cassettes s'inscrivait dans une campagne de financement pour le Club des petits déjeuners du Québec, qui offre des petits déjeuners aux enfants en milieu scolaire défavorisé et dont M. Deschamps est porte-parole.
Devant la persistance des critiques et la condamnation de la Ligue des Noirs du Québec, la direction des magasins a finalement décidé d'en cesser la distribution.
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