À propos du mémoire de Pierre Asselin

L'histoire d'un mémoire

Guy Laforest
Département de science politique
Université Laval

LeDevoir 30 septembre 1998



Je suis fier d'exercer depuis 12 ans le métier de professeur d'université. Comme beaucoup d'autres au département de science politique de l'Université Laval, j'y donne le meilleur de moi-même. Si l'on avait l'amabilité de me demander de préciser le sens de mon engagement professionnel, je signalerais les éléments suivants...

Je souhaite amener mes étudiants à penser par eux-mêmes. En classe, je veux rester fidèle à quelques principes: enthousiasme, organisation, honnêteté, sévérité. Une autre règle surplombe tout cela: le respect des interlocuteurs. J'essaie de leur procurer un sens de l'enracinement, en faisant ressortir ce qu'il y a d'édifiant dans l'histoire intellectuelle du Québec et dans celle du Canada. Rapprocher les solitudes, c'est une expression qui vient de moi. Il faut regarder en amont, mais sans négliger l'aval; la tâche de ma génération au Québec, c'est d'ouvrir à la relève les postes qui lui permettront de s'épanouir dans nos institutions. J'estime enfin que dans mon domaine, on a le devoir de contribuer aux débats de la Cité. Il y a des valeurs à promouvoir dans la sphère publique. Par exemple, j'ai soutenu celles du pluralisme, de la lucidité critique et du respect de l'adversaire dans les pages du Devoir en 1995, avant, pendant et après la campagne référendaire.

Pourquoi un tel préambule? Les lecteurs auront deviné que je veux parler ici de mon rôle dans l'évaluation du mémoire de maîtrise de Pierre Asselin. Le préambule m'a semblé nécessaire, pour cerner un principe auquel je tiens par-dessus tout: la présomption de la bonne foi. Je l'accorde aux autres, en toutes circonstances. J'en veux pour preuve mes textes dans un livre intitulé Sortir de l'impasse, le projet collectif que j'ai supervisé avec Roger Gibbins, entre 1996 et 1998, pour le compte de l'Institut de recherche en politique publique. Rien, dans ma carrière jusqu'à présent, n'autorise qui que ce soit à me priver de cette présomption.

Depuis la parution des premiers articles d'André Pratte et d'Agnès Gruda, je suis resté en public à peu près muet sur cette affaire. Ce silence n'était pas de l'indifférence. Deux motifs justifient ma réserve. Je voulais être un participant efficace et loyal au débat sur cette question à l'Université Laval. J'avais aussi, en tant que directeur, une rentrée universitaire à préparer et à superviser. Comme je suis maintenant libéré du gros de mes obligations sur ces fronts, je peux commenter cette controverse.

Le titre du mémoire de maîtrise de M. Asselin doit être rappelé: Le IIIe Reich et le projet national du Québec: Etude comparée des idéologies politiques allemandes et québécoises (1918-1945).

Le directeur de la recherche était mon collègue Louis Balthazar. Exceptionnellement, le mémoire est passé par le filtre d'une préfecture, confiée au professeur Barry Ratcliffe du département d'histoire, qui a relu le mémoire à l'étape de l'évaluation. La faculté des études supérieures m'a fait parvenir le mémoire en octobre 1997. On me donnait un mois pour l'évaluer. Le mémoire comptait plus de 240 pages, alors que j'invite mes étudiantes et étudiants à ne pas dépasser la centaine. Je n'étais pas obligé d'accepter. Nul n'a exercé de pression sur moi. Cependant, je savais que la diligence s'imposait. Dans l'évaluation d'une thèse de doctorat sur un sujet controversé, on avait naguère reproché à notre département une certaine lenteur. Comme directeur, je ne voulais rien faire pour accréditer une telle perception. Le choix du sujet ne m'enchantait pas. Cela ne relevait toutefois pas du domaine de mes responsabilités.

Dans mon propre travail d'évaluation, j'ai suivi les règles en vigueur. A Laval, pour des raisons historiques, les examinateurs ne communiquent pas entre eux. A l'exception du directeur de la recherche et de l'étudiant, nul n'a en théorie accès à l'ensemble des rapports. Il pourrait en être autrement. Il n'y a par ailleurs pas pour les mémoires de maîtrise de soutenance publique faisant partie du processus de l'évaluation.

Les lecteurs qui s'intéressent à cette affaire doivent savoir qu'il peut y avoir une différence entre le contenu et les objectifs du mémoire et ce que M. Asselin dit dans les médias.

Le titre du mémoire indiquait que l'étudiant voulait s'engager dans des sentiers comparatifs. Je l'ai évalué exclusivement sur ce dessein fondamental de sa démarche. J'ai considéré qu'il n'était pas farfelu de comparer l'Allemagne et le Québec, notamment en ce qui a trait au nationalisme romantique. Pour comparer, il faut avoir le sens de la nuance et de la mesure. Je n'ai rien vu de semblable dans les écrits de M. Asselin. J'ai estimé que cette critique s'appliquait au rapprochement entre Hitler et Lionel Groulx, entre le Parti nazi et l'Action libérale nationale. Je n'ai pas vu de démonstration particulière dans le projet de M. Asselin. J'ai néanmoins estimé qu'il avait fait un effort sérieux de lecture et de réflexion. C'est pourquoi je lui ai donné la «note de passage». Cela peut se traduire par quatre notes: excellent, très bon, bon, passable. En lettres: A, B, C, D. M. Asselin a dit a un journaliste que son directeur lui avait donné un C. Cela donne des indications quant à la nature des autres notes.

Quand j'ai repris le mémoire de M. Asselin à mon retour de vacances dans la semaine du 10 août, j'y ai vu autre chose que ce qui avait retenu mon attention dans mon protocole de lecture en novembre 1997. Quoi au juste? Des éléments épars qui, une fois rassemblés, correspondaient à une déformation de l'histoire, à propos des rapports entre Hitler, les nazis et les juifs. Je me suis reproché de ne pas avoir saisi cela auparavant. Deux fois plutôt qu'une, j'en ai alors averti les autorités de mon université. Cela m'a conduit à insister pour l'adoption d'une position institutionnelle rigoureuse et sans complaisance. J'en profite donc pour ajouter une note personnelle au communiqué émis par l'université le 9 septembre. J'ai été mêlé par inadvertance à une affaire qui a eu pour effet de rouvrir des blessures incomparables et d'une profondeur insondable. Je comprends les personnes qui vivent dans la proximité de cette douleur.

Il n'y a rien d'autre à ajouter. Sauf ceci, qui me ramène au commencement de ce témoignage. Le jour où il n'y aura plus que les étudiants qui apprendront quelque chose à l'université, celle-ci aura perdu un aspect important de sa grandeur.