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La genèse d'un noir portrait antisémite de MontréalUn article d'un quotidien de Munich vient de rebondiret de provoquer un tollé chez les Juifs et les Allemands de Montréal Gérald Leblanc La Presse 3 mars 1997
L'article a déjà suscité de vives désapprobations de Nancy Neamtan et Maryse Obayan, deux leaders judéo-montréalaises, ainsi que de Jack Jedwab et David Sultan, du Congrès juif canadien, et même de Robert Libman du B'nai Brith. Les protestations ont aussi émané des Allemands de Montréal, particulièrement du Goethe Institute, dont le directeur, Uwe Förster, a protesté auprès du Süddeutsche Zeitung. Au moins deux autres compatriotes allemands ont écrit à Robert Rossmann pour lui demander comment il avait pu ainsi déformer la réalité. Le quotidien a, d'autre part, publié une mise au point de Jean-Marc Blondeau, délégué du Québec pour l'Allemagne, sous le titre : Pas d'antisémitisme au Québec. Concluons donc que le gouvernement, des Juifs et des Allemands ont rétabli les faits et que de toute façon, les Allemands sont assez grands pour penser ce qu'ils veulent du Québec. Reste tout de même la curiosité de savoir comment un tel article a pu être écrit. C'est effectivement sur la genèse de l'oeuvre que porte le reste de la présente analyse. Un habitué de MontréalLe journaliste Rossmann est un habitué de Montréal, qu'il visite régulièrement : élections de 94, escouade Carcajou, référendum et « antisémitisme ».En décembre, il arrive à Montréal et annonce à Louis Bouchard, le directeur de la librairie du Goethe Intitute, qu'il est venu faire une reportage sur l'antisémitisme à Montréal. « T'es pas sérieux! » lui répond M. Bouchard, qui le connaît assez bien pour l'avoir déjà reçu chez lui, avec sa femme, Elisabeth Morf, directrice de la bibliothèque du Goethe. Rossmann lui explique alors qu'un journaliste de The Gazette, de passage à Munich, avait alerté ses patrons sur l'enfer vécu par les Juifs de Montréal. C'est à partir de ce cri d'alarme qu'on aurait décidé de l'envoyer à Montréal. Rejoint hier à Munich, M. Rossmann nie cette information, qu'il est impossible de faire confirmer par le rédacteur en chef du Süddeutsche Zeitung, Werner Kilz, absent pour le reste de la semaine. Le journaliste de Munich nie aussi les confidences faites à M. Bouchard et Mme Morf, juste avant son retour à Munich. « Il nous a dit qu'on avait raison, qu'il n'y avait pas matière à reportage et qu'il avait un problème, car ses patrons avaient payé le voyage et en attendaient des résultats », se souvient bien Mme Morf. Estomaquée à la lecture du reportage de janvier sur l'antisémitisme à Montréal, Mme Morf s'empresse de téléphoner à M. Rossmann. Il lui répond que le reportage correspond à ce qu'il a vu et s'engage à lui faire parvenir ses sources : un communiqué du Congrès juif s'inquiétant de certains commentaires de journalistes francophones et un article incendiaire de William Johnson dans le Financial Post - aussi plusieurs articles de The Gazette et du Globe, ajoute-t-il entre parenthèses. M. Rossmann, mordant comme une bête traquée, réfute tout ce qu'on lui attribue. Il soutient n'avoir jamais écrit que les Québécois étaient antisémites, ni même que le gouvernement péquiste le fût. Je lui cite les lettres de Uwe Förster et de David Sultan, qui a aussi protesté auprès du journal de M. Rossman. « La lecture des propos de l'auteur de l'article semble suggérer que la communauté juive du Québec est gravement menacée par des fanatiques indépendantistes qui courent les rues de Montréal à la poursuite de leur proie » écrit Me Sultan, du Congrès juif, dans une lettre intitulée : Un Québec pas plus antisémite qu'ailleurs. Ils ont mal lu, se contente de répondre M. Rossmann, en ajoutant que, de toute façon, M. Förster ne partage pas sa vision du Québec. « Ce n'est pas une question de vision mais de regard honnête sur les deux visions en présence. Or ce jeune homme m'est apparu, dès notre première rencontre, lors des élections de 94, comme ayant ses idées toutes faites. Il était très bien informé, très branché sur les quotidiens anglais, mais refusait de regarder l'autre côté de la médaille », explique le directeur du Goethe Institute, en ajoutant que sa lettre ne sera sans doute pas publiée car elle relève trop d'erreurs dans l'article de Rossmann. La caution de FreemanPour terminer la conversation, M. Rossmann me dit qu'Alan Freeman l'a averti de la sensibilité du Québec (ML : il y a de quoi!) sur tout ce qui s'écrit sur la province à l'étranger. « Les séparatistes n'acceptent pas d'être critiqués », dit-il en ajoutant que M. Freeman était entièrement d'accord avec son article.Robert Rossmann avait fourni le même argument à Ingo Kolboom, professeur à Dresde ayant déjà été invité à l'Université de Montréal, qui dénoncait son portrait biaisé et déformé du Québec. En conclusion de sa réponse, M. Rossmann faisait appel au témoignage d'Alan Freeman, journaliste ayant longtemps vécu et travaillé au Québec. « Le correspondant du Globe and Mail vient tout juste d'appeler pour me dire qu'il aurait pu écrire chaque ligne de mon article. La réaction des journaux canadiens-français - la saison de son appel - est malheureusement typique du Québec. Alan Freeman est ici en poste en Allemagne et fut antérieurement correspondant au Québec pour le Globe, le seul journal qui compte au Canada. » Rejoint hier à Bonn, en Allemagne, M. Freeman, a d'abord paru embarrassé de toute cette affaire avec laquelle il ne voulait pas être lié, surtout pas dans un journal de Montréal. « Je ne veux pas embarquer dans cette affaire. C'était une conversation privée avec M. Rossmann, que j'ai rencontré à quelques reprises. Je n'ai pas à en discuter », a répété plusieurs fois M. Freeman, sans jamais confirmer ou infirmer les prétentions de M. Rossmann. Décidément, les pistes s'embrouillent, à mesure que l'affaire se corse. La guerre yes sir!Tout au long de notre entretien téléphonique, M. Rossmann indiquait son étonnement de nous voir surpris des choses qu'il écrivait sur Montréal et le Québec.« Je lis régulièrement, ajoutait-t-il, dans The Gazette et The Globe des articles beaucoup plus durs sur le Québec. Pourquoi vous en prendre à moi? » La ressemblance est en effet frappante avec certains termes employés dans les journaux allemands et ce qu'on peut lire ici dans la presse anglophone. On s'étonne de voir le Allgemeine Zeitung, le plus influent quotidien allemand, juste avant le Süddeutsche Zeitung selon Uwe Förster, parler de « nettoyage linguistique » au Québec avec toute la charge de ce mot, dans un pays voisin de la Bosnie. C'est toutefois mieux que ce que l'on peut lire dans le prestigieux magazine Saturday Night de Toronto, sous la plume de Mordecai Richler qui parle de « purification ethnique non violente » pour décrire ce qui se passe au Québec. On pourrait aussi se scandaliser de lire, sous la plume de Robert Rossman, les passages suivants. Après avoir souligné que le gouvernement provincial était toujours aussi raciste et antisémite qu'il y a 50 ans, selon Howard Galganov, Rossmann se demande : « Un retour en arrière sur un passé affreux? Durant la Deuxième Guerre mondiale, le Québec était un refuge de l'antisémitisme, une sorte d'enclave de Vichy en Amérique. » C'est en effet moins dur qu'une nouvelle de page UNE du Ottawa Citizen, le six novembre 1996, lendemain de la démission de Jean-Louis Roux. Sous le titre « Le fascisme acceptable durant la guerre au Québec », on pouvait lire : « L'Église catholique, les intellectuels et la presse étaient ouvertement antisémites durant les années 40, quand un futur lieutenant-gouverneur dessina une croix gammée sur sa veste. C'était une société où les prêtres prêchaient la haine des Juifs. C'était le Québec des années 30 et 40, une société très nationaliste qui a produit les semblables de Jean-Louis Roux. »
On peut laisser s'éteindre les lointains échos allemands, mais il faudrait peut-être s'inquiéter de la suspension des règles journalistiques quand on traite des séparatistes dans les journaux anglophones, encore plus depuis l'élargissement de la présence de Conrad Black, qui affirmait déjà ne plus jamais vouloir vivre au Québec, lors de l'adoption de la loi 22 de Robert Bourassa.
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