À en croire certains anglophones, nous serions racistes

Carnet d'un Québécois inquiet

Quand on regarde un peu l'histoire du Canada, il faut admettre qu'il n'y a pas de place pour les Canadiens français dans ce pays. On peut y rester, c'est un choix. On accepte alors de disparaître.

Paul-Emile ROY


Numéro 15
Février-Mars 1998



À en croire certains anglophones, nous serions racistes. En 1774, ils nous imposent le Serment du Test. Nous protestons, nous sommes racistes. En 1840, ils mettent en place un régime pour nous assimiler. Nous nous défendons. Nous sommes racistes. Au lendemain de la Confédération, ils interdisent le français dans les provinces de l'ouest, en Ontario, en Acadie. Nous protestons, nous sommes racistes. En 1982, on rapatrie la Constitution sans le consentement du Québec. C'est nous qui sommes intolérants, racistes, antisémites, tout ce que vous voudrez. Ne cherchez pas d'explication. La raison du plus fort est toujours la meilleure. Celui qui gagne a toujours raison.

Quand on regarde un peu l'histoire du Canada, il faut admettre qu'il n'y a pas de place pour les Canadiens français dans ce pays. On peut y rester, c'est un choix. On accepte alors de disparaître. Il n'y a qu'à considérer le taux d'assimilation persistant, l'échec de la politique du bilinguisme, l'érosion de la loi 101, la minorisation progressive du Québec dans le Canada. Si l'on veut durer comme communauté nationale, il faut sortir de cette galère, et rapidement.

Nous pratiquons le fair-play, mais eux nous ont déclaré la guerre. Tous les moyens sont bons pour eux : intimidation, accusation de racisme, insultes, vexations, menaces de partition, de guerre civile, de violence. Nous agissons comme si nous étions en démocratie, eux ignorent toutes les règles de conduite des gens civilisés. Ce n'est pas nouveau. Regardez ce qui s'est passé en 1837, au temps du Doric Club . On provoque, et quand la violence éclate, on appelle l'armée.

Nous sommes entrés librement dans la Confédération en 1867. En 1982, le rapatriement unilatéral de la Constitution nous met à la porte du Canada. Nos gouvernants auraient dû combattre cette oppression et refuser par la suite tout ce qui nous était imposé en vertu de cette entente que nous n'avions pas signée. Il aurait fallu, par exemple, quand on est venu tripoter la loi 101 , réunir d'urgence l'Assemblée nationale et refuser de se plier à cette agression. Mais au lieu de cela, on a vu notre gouvernement courber l'échine, se plier aux diktats de la charte canadienne des droits. On l'a même vu se réclamer de ces mêmes tribunaux canadiens pour justifier la loi 86!

On ne dénoncera jamais assez le manque de sens démocratique du Canada face à la volonté d'affirmation du Québec. Au lieu d'essayer de comprendre les raisons qui poussent nombre de Québécois à vouloir se séparer du Canada, et de respecter leurs convictions politiques tout en les combattant démocratiquement, le Canada menace, intimide, désinforme les citoyens. Le procédé n'est pas nouveau. Qu'on lise ou relise à ce sujet le livre d'un anglophone, John F. Conway, Des comptes à rendre. Un exemple : la crise d'octobre qui, dit-il, reste entourée de mystère. « Une chose est cependant certaine : en octobre 1970, les politiciens au pouvoir et les services secrets ont uni leurs forces pour obscurcir les faits et pour manipuler la population canadienne » (p. 130). Et il demande que tous les responsables soient traduits devant le tribunal.

Le 14 août dernier en première page, Le Devoir titre: «L'hôpital Montfort amputé des trois quarts». C'est le seul hôpital francophone en Ontario ! Imaginez un sort analogue fait aux anglophones au Québec. Et Chrétien félicite Harris!

29 août. Le Canada anglais et les fédéralistes ont déclaré la guerre au Québec. Il ne s'agit pas seulement de gestes isolés, d'actes individuels. Il s'agit d'un m mouvement d'ensemble, d'une stratégie bien arrêtée pour disqualifier les Québécois à leurs propres yeux et à ceux de l'étranger. La machine est impitoyable, sans scrupules. Aujourd'hui c'est une vie de Bouchard que l'on présente comme un dictateur fou. Hier, c'était un livre qui accusait les Québécois de racisme, d'antisémitisme. D'autres présentent la loi 101 comme une mesure barbare. On refuse au peuple québécois le droit de faire son indépendance. A toutes les semaines on nous sort des inepties impensables. L'honnêteté intellectuelle, le respect d'autrui, le souci de la vérité sont exclus systématiquement du débat. Chrétien et Dion sont les rois nègres de cette opération. Ils ne semblent même pas se douter que, lorsqu'on n'aura plus besoin d'eux, on les mettra au rancart avec le mépris le plus profond.

La cour suprême déclarait récemment illégale la loi sur la consultation populaire au Québec, loi qui a régi les trois derniers référendums. Il paraît que cette loi brime la liberté d'expression de ceux qui ne voulaient pas se ranger sous le même parapluie que les autres partisans du non. Ce qui me surprend le plus, c'est que personne ne rappelle que la cour suprême se réclame de la charte des droits adoptée lors du rapatriement de la Constitution, donc charte que le Québec n'a jamais adoptée. Il me semble que si le Québec se tenait debout, l'Assemblée Nationale se lèverait et proclamerait qu'elle ne se soumettra pas à une charte qu'on a tenté de lui imposer de façon antidémocratique. Et dire que c'est au nom de la démocratie qu'on veut nous imposer une telle mesure contre l'esprit et la lettre de la seule Constitution que nous avons signée, celle de 1867.

Le Canada est construit sur un malentendu. Les Canadiens français ont cru qu'ils avaient des droits reconnus, qu'ils pouvaient vivre en sécurité dans le Canada. Les Canadiens anglais, en très grande majorité, ont toujours cru, au contraire, que les Canadiens français étaient vaincus, qu'ils devaient accepter d'être assimilés dans ce pays qui doit devenir un pays anglais d'un bout à l'autre.

Nous sommes uniques ! Les premiers ministres des autres provinces ont eu la gentillesse de nous le rappeler récemment! Uniques comme les saumons du Pacifique, comme les bleuets du Lac Saint-Jean, comme l'ineffable Stéphane Dion et le petit gars de Shawinigan, comme le Canada, le plus meilleur pays au monde. Nous quoi. C'est important de le savoir. Autrement, on pourrait se prendre pour du monde normal, des citoyens comme tout le monde.

Les gens qui ne veulent pas l'indépendance, qu'est-ce qu'ils veulent, sinon la dépendance?

Ce qui est grave, dans la situation actuelle du Québec dans le Canada, c'est que le mépris, l'humiliation sont le lot quotidien des Québécois, et les amènent irrésistiblement à se mépriser à eux-mêmes.