B'nai Brith s'explique

STEPHEN SCHEINBERG

Professeur d'histoire à l'Université Concordia
et vice-président du B'nai Brith

LeDevoir 18 décembre 1996



Il n'est pas surprenant que les gardiens de la mémoire de l'abbé Lionel Groulx aient réagi si vivement à la requête de notre organisme visant à changer le nom de la station de métro.

Un débat civilisé au sujet de Lionel Groulx et de la portée de ses écrits de nos jours serait salutaire pour nous tous dans la société québécoise. Jean-Marc Léger de la Fondation Lionel-Groulx, dans une charge virulente contre notre organisme, parue dans Le Devoir du 30 novembre 1996, nous prête de fausses intentions, calomnie nos politiques et tente de nous séparer de la communauté juive.

Tout d'abord, bien qu'il soit vrai que la majorité de nos membres sont fédéralistes, notre organisation n'est certainement pas anti-nationaliste. Nous sommes cependant opposés au nationalisme xénophobe représenté par Lionel Groulx. Nous sommes convaincus que la plupart des nationalistes de nos jours ne voudraient rien savoir du tribalisme et de l'intolérance affichés par Groulx et ses disciples dans les années 1930.

B'nai Brith et sa Ligue des droits de la personne sont engagés pleinement dans la lutte contre toute forme d'intolérance raciale ou religieuse, comme le sont, à notre avis, la plupart des Québécois.

Par ailleurs, M. Léger allègue dans son article que le B'nai Brith «correspond à l'extrême-droite israélienne». Il pourrait être intéressé de savoir que dans le cadre d'une étude sur l'extrême-droite, publiée récemment par B'nai Brith, je dénonce moi-même dans un des chapitres les organisations juives américaines qui représentent ces courants en Israël. Nous déplorons tous le type d'extrémisme et d'incivilité qui ont conduit à l'assassinat du premier ministre Rabin. Les allégations de M. Léger dans ce cas sont totalement absurdes.

De plus, M. Léger prétend qu'en ce qui a trait au changement de nom de la station de métro, nous sommes non représentatifs de la communauté juive. Nous serions ravis de connaître les résultats de son sondage, mais à défaut, nous nous contenterons de dire que nous avons reçu un appui ferme de la part de tous ceux qui nous ont contactés, à l'exception de quelques-uns de nos correspondants qui nous ont mis en garde contre la possibilité de répercussions négatives.

Finalement, le centre d'intérêt du débat ne devrait pas s'écarter du vrai sujet, celui de l'héritage complexe de Groulx qui, aux dires de M. Léger, considérait l'antisémitisme comme une attitude «anti-chrétienne». J'imagine que ses références proviennent de cet extrait d'une lettre du 19 novembre 1954 adressée par l'abbé Groulx à un admirateur. Mais laissons au lecteur impartial le loisir de décider si la négation de l'antisémitisme n'est pas ici, de la part de l'abbé Groulx, une façade bien de rigueur dans l'après-guerre, pour ses idées antisémites:

«Mal enraciné partout où il se trouve, se refusant à toute assimilation, l'ordre politique et social autour de lui, lui est assez indifférent... De l'argent, il est prêt à en faire de tout bois. Ici encore, comme il arrive de trouver le Juif au fond de toutes les affaires louches, de toutes les entreprises de pornographe: livres, cinémas, théâtres, etc. Ce même souci d'argent lui fait enjamber, dans les affaires, les professions, tout scrupule moral. Vous aurez constaté, entre autres choses, combien de fois, chez nous, le Canadien français, mal pris en quelque affaire véreuse, va se jeter dans les bras d'un avocat juif».

Le genre de nationalisme prôné par Lionel Groulx est-il digne de l'admiration des Québécois d'aujourd'hui? Les membres des communautés minoritaires doivent-ils être soumis chaque jour à l'indignité de passer en un lieu consacré à la mémoire de celui qui ne les considérait pas comme une partie intégrante de la société québécoise?

Nous sommes tous confiants que la vaste majorité des Québécois, qu'ils soient d'allégeance fédéraliste, souverainiste, nationaliste ou pluraliste, ne demanderaient pas mieux que de se dissocier des vues odieuses et discréditées de l'abbé Groulx.