Le pamphlet d'Esther Delisle:
la démythification d'un monument national

PIERRE VENNAT

La Presse

8 novembre 1992



Esther Delisle est une femme tenace.

Après avoir causé scandale, il y a quelques mois, lors d' un colloque sur l'oeuvre de Lionel Groulx en accusant le distingué chanoine-historien de racisme et d'anti-sémitisme, l'historienne récidive. Dans Le Traître et le Juif, elle affirme que «dès l'élaboration du mythe des origines, Groulx dérape vers un des thèmes qui nourrira son facisme: celui de la pureté de la race».

Pour Esther Delisle, donc, aucun doute: Lionel Groulx, Le Devoir des années 30 et L'Action nationale étaient racistes et facistes.

Au surplus, l'auteure s'en prend avec véhémence, tant dans l'avant-propos que dans l'épilogue, à ceux qui doutent de sa thèse (car pour tout dire, le livre d'Esther Delisle tient davantage du pamphlet ou du texte polémiste que de la thèse scientifique de doctorat), tout en se défendant bien de s'en prendre à tout le Canada français.

«Groulx, l'Action nationale, les Jeune-Canada, Le Devoir représentent un courant idéologique minoritaire dans le Canada français des années trente. Ils diffèrent de leurs concitoyens, entre autres, par leur niveau d'instruction. Lionel Groulx est un prêtre qui enseigne l'histoire à l'Université de Montréal; les Jeune-Canada sont surtout des étudiants de la même université; l'Action nationale et Le Devoir s'adressent à un public averti».

L'historienne rappelle, par exemple, que La Presse, non seulement n'a jamais cédé à ce courant antisémite mais qu'au contraire, elle a eu, au tournant du siècle, un rédacteur en chef juif, Jules Helbronner, qui, aux dires de l'historien du journal, Cyrille Felteau, fut, grâce à ses chroniques et éditoriaux, dont la plupart étaient signés du pseudonyme de Jean-Baptiste Gagnepetit, «un des journalistes les plus influents de son époque, non seulement dans le Québec, mais dans tout le pays».

Comme le souligne Esther Delisle, « les Montréalais de ce temps n'ont pas tenu rigueur à La Presse d'avoir embauché un journaliste juif, puis de l'avoir promu rédacteur en chef, myopie ou inconséquence que souligne rageusement Le Devoir, phare de la conscience nationale canadienne-française. La Presse, rappelle en 1934, un de ses rédacteurs, encore une fois sous un pseudonyme, se prostitue aux Juifs».

Pourquoi Esther Delisle s'est-elle ainsi lancée dans la démytification d'un monument national tel que Lionel Groulx?

L'auteure y répond elle-t-même dans la dernière des 262 pages de son livre: «Un dernier mot: une recherche n'a d'autre but que d'assouvir la curiosité intellectuelle de celui ou celle qui l'entreprend. Si changer le monde est le principal motif de l'hurluberlu, ce désir ne le soutiendra pas au long des milliers d'heures passées à éplucher les microfilms ou à explorer les étagères des bibliothèques. Aucune vocation à la prophétie ne résiste à l'exercice. Il n'empêche qu'il m'arrive de songer que si ma recherche avait cet effet indirect et imprévu de faire en sorte qu'il n'y ait plus ni Traître ni Juif au Québec, j'en éprouverais quelque satisfaction ».

LE TRAITRE ET LE JUIF, Esther Delisle. L'Etincelle, 1992.