Conte d'hiver... de force
Serge Cantin

Les Québécois et l'ethnicité

Heinz Weinmann

LeDevoir




Discours et mythes de l'ethnicité, Dir. Nadia Khouri, Association Canadienne-française pour l'avancement des sciences, 1992, 231 pages

L'histoire inhumaine - massacres et génocides des origines à nos jours, Guy Richard, Armand Colin, 1992, 480 pages

La publication de Discours et mythes l'ethnicité ne pourrait tomber à un meilleur moment. Pour arracher le masque à une notion sournoise - l'ethnicité -, qui, sous les sourires de façade d'une «harmonie», d'une «bonne entente» avec l'autre, du «respect des droits de l'homme», cache le brutal, le bestial racisme de papa.

Ethnicité, ethnique, sont devenus les alibis, les mots «admis» de racisme et de raciste. Un racisme presque BCBG, d'autant plus doucereux en paroles qu'il camoufle la brutalité de ses actes. Voyez comment à Srebrenica l'aide humanitaire de l'ONU, «aide» à la «purification ethnique» des bourreaux serbes. Le génocide s'euphémise en «purification ethnique». La bonne conscience du monde démocratique dont Francis Fukuyama annonçait triomphalement la victoire finale s'en portera mieux. Nettoyage ethnique: ça fait propre...

Montréal n'est pas New York, pas encore. L'année de l'«harmonie interculturelle et interraciale» que la ville vient d'inaugurer, simple mascarade médiatique ou réflexion sur les problèmes que pose la cohabitation de dizaines de différentes ethnies sur un même territoire? Ghettoïsation de certains quartiers, mouvement de fuite des Québécois «de souche» devant l'envahissement de leurs écoles primaires, dont certaines sont peuplées à 93% d'allophones.

Problèmes de fond auxquels répond en grande partie ce livre, composé de 16 conférences tenues lors du congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS) en 1991 sous la direction de Nadia Khouri qui s'est fait connaître par Le biologique et le social (1990), déconstruction du discours de la sociobiologie.

Elle met en évidence un des paradoxes de notre temps, à savoir une ouverture grandissante des marchés mondiaux, une circulation de plus en plus libre des marchandises et des personnes qui contrastent avec un repli ethnique, une crispation nationaliste, des frontières ethniques se durcissant un peu partout. Ce «figement catégoriel» de l'ethnicité qui trouve son refuge selon Khouri dans l'«enracinement», qui sépare le même de l'autre et la «souche» de l'allophone, est une réaction anxiogène contre un monde nomade, migrant, changeant, contre l'envahissement du «nous» par les autres.

Elle nous fait comprendre les vrais enjeux de l'apartheid en Afrique du Sud en disséquant implacablement les discours fondateurs des Afrikaners. Sur cette toile de fond, le drame de l'assassinat de Chris Hani ne paraît que plus déchirant. (...)

Dans Le juif d'Adrien Arcand, Alain Goldschläger analyse le discours antisémite au Québec des années trente. Antisémitisme qui s'est implanté avec la bénédiction du clergé sous la houlette de Mgr Georges Gauthier, coadjuteur de l'archevêque de Montréal qui encourageait la diffusion de la haine raciste de son protégé Adrien Arcand. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Arcand a légué sa bibliothèque fasciste à un certain Ernst Zundel, révisionniste de la Shoa. Un passé qui ne veut pas passer: Pierre Trépanier, professeur d'histoire à l'Université de Sherbrooke, se fait de nouveau le porte-drapeau du nazi Arcand au Québec d'aujourd'hui!

Enfin, Sylvie Vincent, dans un travail original Terre québécoise, première nation, nation première, montre comment lors de la «crise d'Oka» en 1990 les deux discours, ceux des Amérindiens «autochtones», littéralement «nés de la terre» et ceux des Québécois «de souche», rivalisaient de sophismes pour «prouver» qu'ils sont les «vrais» fils de la Mère-Terre Québec.

Pour ceux qui ont le coeur bien accroché, on recommande la lecture de L'Histoire inhumaine pour bien illustrer les conséquences ultimes de l'ethnicité, du racisme. Guy Richard et ses collaborateurs ont ratissé large. Ils commencent au paléolithique. Comme si les horreurs des temps historiques ne suffisaient pas! A commencer par la guerre de Troie jusqu'à nos jours, sans oublier les autres continents. A lire cette Histoire inhumaine on n'a plus qu'un souhait: la fin de l'Histoire.