![]() Serge Cantin |
NATIONS ET NATIONALISME DEPUIS 1780 (...) Paradoxalement, la nation ne peut pas mourir - sauf cas extrême d'extermination - puisque c'est précisément la mort, ses morts qui la font naître, vivre. Erwin Kantorowics dans Mourir pour la patrie (PUF, 1984) a bien rappelé les étapes du transfert du martyre religieux sur celui du «patriote», mort pour la patrie. Ainsi Roland est le premier «patriote» de la France naissante. «Si vous mourez, vous serez des saints martyrs», lit-on dans la Chanson de Roland. Comment oublier ce cri de la première «patriote» grecque que le théâtre d'Ariane Mnouchkine a fait retentir à Montréal: Iphigénie, victime consentante, sacrifiée sur l'autel de sa patrie? Les «Patriotes» canadiens-français, n'ont-ils pas choisi leur nom en connaissance de cause, en acceptant d'avance leur sacrifice à une «nation» qui ignominieusement l'a repoussé ? La nation vivant de ses propres morts n'est donc pas morte. Elle sort d'une longue hibernation, d'un sommeil cataleptique de 50 ans. Comme Blanche-Neige, elle a été réveillée par un prince, soviétique en l'occurrence, Mikhail Gorbatchev. Je sais, pour beaucoup, il ne s'agit pas là d'un conte de fée mais d'un cauchemar. Alain Minc a même parlé de La vengeance des nations (1991) L'éclatement du dernier empire, congelé comme un mammouth dans les glaces, après la disparition de l'empire ottoman et austro-hongrois du début du siècle, a provoqué une cascade de naissance de nouvelles nations, nations «balkanisées» de plus en plus petites, constituées souvent d'enclaves ethniques, revendiquées par d'autres nations à l'extérieur. C'est le cas de la Géorgie, de la Moldavie, de l'Estonie et bien sûr de la Bosnie qui, comme nulle autre, illustre le drame sanglant de la nation enclavant d'autres nationalités, notamment serbes et croates. Deux principes de constitution des nations, irréconciliables, sont en lutte ici. D'un côté, le principe de l'auto-détermination démocratique des peuples, devenue depuis la «doctrine » de Wilson la grande voie d'accès des peuples à la reconnaissance internationale de leur statut de nation. De l'autre, l'ethnicité biologique, qui réduit «nettoie», extermine tout ce qui n'est pas elle-même. Les camps de concentration ont de nouveau fait leur apparition en Europe. Du temps des nazis, personne n'était «au courant» de l'existence des camps de la mort. Aujourd'hui, nous voyons tous les soirs la mort en Bosnie, des reportages sur les camps. Nous regardons, sans que «ça » nous regarde. Le beau livre d'Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme, nous permet de saisir la nation et les nombreux éléments qui la constituent peuple, État etc. - comme une force placée dans une dynamique politique, économique et historique. Même si son enquête se termine en 1989, elle nous donne suffisamment de clefs pour que nous puissions décoder notre situation actuelle, surtout pour savoir dans quelles conditions se sont fait jour les deux principes nationaux en lutte aujourd'hui en Bosnie. Anglais d'origine, professeur émérite d'économie et d'histoire de l'Université de Londres, ne lui en voulons pas trop s'il passe sous silence ce fameux «cri de Valmy» des soldats de Kellermann, pour avoir été à l'écoute plutôt du mot d'ordre de Nelson à Trafalgar : «L'Angleterre attend de chacun de vous qu'il fasse son devoir!» On connaît le sens euphémique du «devoir» pour un soldat. La Révolution française est pour ainsi dire la «sage femme» devenue folle de la nation. Là se soudent ensemble de façon inséparable «nation» et «État». Sa «révolution», c'est d'avoir fait du citoyen libre, en dehors de sa langue et de son origine ethnique, le seul critère d'appartenance à la nation française. Commencent à se cristalliser à partir de là ce que l'auteur appelle une «conception démocratique révolutionnaire - et une «conception nationaliste», basée sur l'ethnicité, préexistence d'une société dans laquelle il faut être né pour y être admis. Contrairement à ce que, dans son réquisitoire haineux contre le Québec, affirme Pierre Trudeau, resté attaché paradoxalement au stade régressif, racial du Canada français, le Québec dans sa Révolution tranquille a exorcisé les démons de l'ethnicité de son avatar canadien-français. Il n'a pas écouté «l'appel de la race» d'un de ses prêtres et historiens. Mais le Québec a cependant tous les ingrédients pour devenir une Bosnie, puisque enclave linguistique au Canada, en Amérique, il enclave lui-même des minorités étant des majorités autour de lui. Plus qu'un simple changement de nom, la transmutation du Canada français en Québec signifie un changement de paradigme national. Globalement, le Québec est une société basée non plus sur l'ethnicité mais sur la citoyenneté ouverte à l'Autre. Il est plus proche du «bois d'accueil» romain que de la cité grecque racialement fermée, rejetant hors d'elle «métèques» et «barbares». Ouverture d'autant plus étonnante qu'elle s'est faite dans le contexte d'un «bilinguisme inégalitaire» comme l'a bien rappelé Claude Hagège, où les deux majorités mises en balance, majorité française au Québec, majorité anglaise au Canada, ne pèsent pas du même poids. D'ailleurs, ce livre d'Hobsbawm - qui d'ailleurs méconnaît la complexité linguistique du Québec - montre que la langue ne devient finalement un critère d'élection des nations qu'à la fin du 19e siècle provoquant l'éclatement des empires ottoman et austro-hongrois dans un brouhaha babélien. Si jusqu'à maintenant c'était «l'État qui a fait les nations» selon le mot Pilsudski futur libérateur de la Pologne, maintenant chaque nation, suivant des critères territoriaux et ou linguistiques, cherche à devenir État-nation. Nations de plus en plus petites, réduites à la première acception familiale, locale, ethnique de «nation» au sens de «naissance», de «lignée», comme d'ailleurs les «premières nations» du Canada qui sont restées collées à une conception ethnique de la «nation». C'est précisément cette conception «familiale», ethnique du Canada français et ses relents au Québec que Michel Morin dans ses livres précédents, notamment déjà dans Le territoire imaginaire de la culture, (fait en collaboration avec Claude Bertrand), comme dans son dernier Souveraineté de l'individu, a combattu courageusement contre vents et marées.
Car la nation de cette fin de millénaire ne vivra seulement que ressourcée, éclairée par la conception «démocratique révolutionnaire» de citoyens libres, égaux, «frères» de ses concitoyens.
![]() |