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Tant et aussi longtemps que les francophones hésitaient à opter pour la souveraineté, il était illusoire de demander aux non-francophones de s'identifier à ce projet collectif. Il faut prendre acte de cette donnée incontournable pour envisager la suite de l'histoire, car l'appui massif donné au OUI par les francophones devrait désormais amorcer une nouvelle prise de conscience de ceux qui sont venus vivre avec nous. Ce résultat peut être considéré comme exceptionnel dans une société démocratique, moderne et pluraliste. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer avec les résultats référendaires obtenus dans des sociétés comparables au Québec, mais où il n'y a pas de clivages linguistiques. Ainsi, les résultats aux référendums sur la ratification du Traité de Maastricht tenus en France et au Danemark ont produit de courtes majorités: 51 % pour le OUI en France, 50,7 % des voix pour le NON au Danemark en juin 1992 et 56,8 % pour le OUI en mai 1993. Que 60 % de francophones aient voté en faveur de la souveraineté ne permet pas de déclarer la souveraineté, mais c'est un progrès considérable qui laisse présager un succès à court terme du projet de souveraineté. Les résultats du référendum de même que les tendances de l'opinion publique qui se sont exprimées durant la campagne référendaire montrent que l'option souverainiste a considérablement progressé depuis le référendum de 1980 et surtout qu'il y a selon les sondages environ 75% des Québécois qui pensent que le Québec accédera à la souveraineté un jour. Le vote monolithique des anglophones n'est pas la seule cause du rejet momentané de la souveraineté, car il y a aussi une proportion significative de l'électorat francophone qui a refusé de faire du Québec un pays. Ce choix s'explique par les effets de socialisation à long terme qui depuis des générations ont construit l'identification au Canada. Même si ce processus d'identification a connu des ratés depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution, il continue néanmoins d'être efficace pour une portion importante de l'opinion publique québécoise qui ne veut pas rompre avec le Canada. C'est le cas notamment des personnes âgées, les gens de 55 ans et plus étant les seuls à opter majoritairement pour le Canada. La rhétorique de la peur et les menaces distillées par les discours alarmistes des gens d'affaires ont aussi pesé sur les consciences et brimé les désirs de liberté et de changement chez les électeurs francophones économiquement fragiles. Enfin, les vagues promesses de changement faites en fin de campagne ont pu séduire les derniers indécis. Certes, le NON a gagné mais sa victoire ne règle rien puisque les Québécois n'avaient pas à choisir entre deux options définies mais à dire OUI ou NON à la souveraineté du Québec assortie d'une offre de partenariat. Un OUI aurait signifié un consentement à un changement de statut politique du Québec. Dire NON signifie tout simplement que le changement prévu n'aura pas lieu, mais ne signifie pas qu'il y a consentement à quelque chose de précis puisque les porte-parole du NON ne se sont engagés à rien de précis et que ceux qui ont voté NON ont pu le faire pour une grande diversité de raisons et en ne partageant pas nécessairement la même vision du fédéralisme canadien. Si le référendum a permis à une courte majorité de Québécois de dire qu'ils n'étaient pas prêts à faire la souveraineté, il n'a pas permis de dire ce qu'ils voulaient. Les Québécois n'ont pas encore adhéré à la nouvelle Constitution canadienne et la question du Québec n'est pas réglée. Il faudra donc qu'il y ait dans un proche avenir une autre consultation où les Québécois seront appelés à définir le statut politique du Québec.
Deux scénarios possiblesLe match quasi nul du 30 octobre crée une situation inédite et paradoxale puisque ce résultat force le Canada à amorcer «de profonds changements» et que «ni le Parti québécois ni le Parti libéral n'ont une position constitutionnelle à mettre sur la table et que les deux partis risquent de se diviser s'ils s'en donnent une. Le PQ ne voudra pas revivre l'expérience du beau risque et le PLQ ne voudra pas revenir au rapport Allaire. Que faire alors du résultat référendaire? Le gouvernement québécois pourrait reprendre la stratégie élaborée après l'échec du lac Meech et attendre que le Canada trouve un consensus pour faire des offres au Québec. Cette politique attentiste obligerait les principaux acteurs de la campagne du NON à s'avancer à découvert sur le terrain constitutionnel puisque le fardeau de leur preuve d'amour pour le Québec leur revient. Même si ce fut du bout des lèvres, la classe politique canadienne s'est engagée à changer le fédéralisme pour répondre aux aspirations des Québécoise et le Parti libéral du Québec sera bien obligé de définir sa position constitutionnelle. Cette nouvelle dynamique pourrait être avantageuse pour les forces souverainistes dans la mesure où elle ferait apparaître les contradictions et l'absence de consensus dans le camp du NON et montrerait qu'un changement profond du Canada est une illusion. Mais elle a l'inconvénient de laisser l'initiative au Canada et de priver le gouvernement du Québec du contrôle de l'ordre du jour politique. Puisque le résultat référendaire remet à l'avant-scène la réforme du fédéralisme, le gouvernement du Québec pourrait reprendre l'initiative et aller sur la glace canadienne afin de tester encore une fois la flexibilité du fédéralisme canadien. Dans un premier temps et pour refléter la signification du vote référendaire, il pourrait confier le mandat d'élaborer sa position à un comité des sages formé de cinq souverainistes et de cinq fédéralistes nommés par le parti gouvernemental et le parti de l'opposition officielle pour définir les paramètres acceptables d'un changement constitutionnel. Une fois cette position adoptée par l'Assemblée nationale, le gouvernement québécois pourrait engager une négociation d'égal à égal avec le Canada comme l'avait envisagé Robert Bourassa au lendemain de l'échec de Meech. L'acceptation de cette condition à la reprise de négociations serait déjà une preuve de la volonté canadienne de reconnaître l'existence du peuple québécois. S'il y avait entente, celle-ci devrait être ratifiée par référendum. Dans le cas d'un refus du Canada, le gouvernement du Québec pourrait alors déclencher une élection assortie d'un référendum portant sur l'accession immédiate du Québec à la souveraineté.
Qui doit tenir le gouvernail?Jacques Parizeau passera à l'histoire non seulement parce qu'il a été le concepteur, dans les années 60, de la plus profonde réforme institutionnelle qu'ait connue le Québec mais aussi parce qu'il a assumé avec détermination, lucidité et dignité, dans les années quatre-vingt, la relance du mouvement souverainiste. C'est lui qui a eu la vision nécessaire pour tenir le référendum dans les meilleurs délais et pour faire abstraction de sa personne lorsqu'il s'est agi de faire des choix stratégiques. Il n'a pas réussi à faire la souveraineté mais il a créé les conditions de sa réussite éventuelle.
L'avenir d'un peuple ne dépendra jamais d'un seul leader. Ce que M. Parizeau avait compris, d'autres devront aussi le comprendre. Il nous a conduits au point de non-retour et il laisse la place pour que le Québec le franchisse le plus rapidement possible. Dans les circonstances actuelles, celui qui peut le mieux nous faire franchir le cap est sans conteste Lucien Bouchard. Mais il devra faire appel à toutes les tendances du mouvement souverainiste et préserver la cohésion de la coalition souverainiste.
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