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Des francophones... américainsGILLES LESAGE
LeDevoir 9 mars 1997
L'OBSESSION ETHNIQUE Guy Bouthillier Lanctôt éditeur, Outremont 1997 240 pages
UNE EUROPE D'AMÉRIQUE Pour une fois, l'obsession en question, ce n'est pas celle dont on prétend que les Québécois francophones sont affligés, mais celle des autres. Plus que les Québécois, qui n'en ont de toute manière jamais eu les moyens, ce sont les anglophones et, par voie de contagion, les immigrants qu'ils assimilent sans coup férir, qui font sans cesse de la «chose ethnique» la préoccupation qu'elle est devenue. L'immigration comme stratégie de peuplement et de renforcement, ce n'est pas le Québec, mais Ottawa et les dirigeants du Canada qui l'ont mise en oeuvre. L'émergence de la «troisième force», sous le couvert du multiculturalisme, pour mieux noyer le poisson québécois, c'est le premier ministre Trudeau qui l'a glorifiée et sanctifiée. Professeur de science politique à l'Université de Montréal et militant indépendantiste de longue date - il est candidat à la présidence de la SSJB de Montréal, lors de l'élection de la semaine prochaine -, Guy Bouthillier est surtout connu du grand public comme porte-parole du Mouvement Québec français (créé à la faveur de la crise du bill 63 en 1969) et pour ses envolées de tribun tonitruant. Mais c'est aussi un spécialiste des questions linguistiques depuis un quart de siècle. Avec son regretté collègue Jean Meynaud, il est notamment coauteur d'un ouvrage sur Le Choc des langues au Québec, publié en 1972. L'auteur sait donc de quoi il parle. Il le fait, ma foi, sur un ton bien plus modéré, un style bien plus pondéré que les détracteurs du Québec le font sur toutes les tribunes qui leur sont offertes. Ça repose de tous les Mordecai Richler et Howard Galganov qui répandent impunément leur fiel, dénonçant la paille qui barre notre oeil mais ignorant commodément la poutre qui les rend aveugles, quand il s'agit du Québec. Le conditionnement des esprits Le conditionnement des esprits, le contrôle social et le conformisme électoral, de quel côté sont-ils, en fait, de manière massive et implacable? Le prosélytisme envahissant, la supériorité ethnique, pour ne pas dire raciale, au service exclusif de la national unity, affectent lourdement le Canada anglais, qu'il en convienne ou non. La convivialité canadienne tant célébrée a de ces faiblesses, de ces ratés que l'auteur dissèque avec minutie. Il est toujours délicat de traiter de cette matière, éminemment explosive, mais il est impossible de l'éviter. Surtout depuis la pénible accusation du premier ministre Parizeau le soir du référendum («C'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent puis des votes ethniques...»), les voix ne manquent pas pour placer les Québécois sur la sellette, pour les mettre en accusation. On ne peut évoquer «la minorité de blocage qu'est le vote anglophone et allophone» (comme l'a fait Lise Bissonnette) sans se faire désigner du doigt, refusant quelque débat raisonnable et raisonné que ce soit. Le marché aux illusions Le marché aux illusions, pour reprendre le titre si évocateur de Neil Bissoondath, est bien plus prospère que celui du réalisme, et la méprise du multiculturalisme continue de faire ses ravages, à sens unique, one way only. «Le Canada anglais est plus nombreux, plus grand, plus fort aussi, que le Québec. Il l'est par lui-même, et plus encore par son appartenance à un univers plus large, britannique, hier, américain aujourd'hui, dont il est fier de faire partie tout en s'en distinguant.» Pourtant, les stéréotypes négatifs, la démonisation du Québec, faite de logomachie, de logorrhée et d'amalgame, est encore et toujours à l'ordre du jour des détracteurs de la souveraineté du Québec. «Résistance du faible au fort, respect du droit refus de la violence. Défense de ses valeurs dans le respect de celles des autres, refus des rapports inégaux entre les collectivités, recherche d'un dialogue d'égal à égal entre les cultures: tel est le portrait du Québécois. Qui peut prétendre que cet être est dangereux?» Cette question de M. Bouthillier - partisan d'un pays de citoyens et non pas d'ethnies, enfin libéré de l'obsession ethnique - fait en quelque sorte écho à l'interpellation du politologue Raymond Aron: «Il reste aux Canadiens anglais à se voir eux-mêmes tels que les voient leurs compatriotes de langue française, autrement dit à surmonter l'expérience de deux siècles. Il est peu d'exemples dans l'histoire d'une telle sagesse, ou peut-être faudrait-il dire d'un tel courage.» (L'Etat du Québec sera-t-il indépendant?, Le Figaro, 24 avril 1964.) Ce sobre essai fourmille de balises et de points de repère. Il aide à la remise en ordre d'idées reçues, pour mieux chasser une confusion savamment entretenue. Rien de mieux pour alimenter la réflexion sur nos «raisons communes», pour reprendre le titre d'un essai récent de Fernand Dumont. La tentation ou la recherche d'une troisième voie, entre le Canada tel qu'on le connaît et un Québec souverain, est toujours omniprésente dans le paysage politique. Depuis 30 ans, de Daniel Johnson père à Mario Dumont, en passant par Mario Beaulieu, Rodrigue Biron et Rodrigue Tremblay , la quête de la pierre philosophale renaît sans cesse. Le Québec a bien raison de vouloir s'épanouir, en pleine égalité avec ses voisins, mais le Canada ne mérite-t-il pas une dernière chance? C'est à cette oeuvre de «réconciliation» que s'emploie le journaliste (à la retraite) Charles-Julien Gauvin, dans Une Europe d'Amérique, qu'il vient de publier à compte d'auteur, à Saint-Fulgence, au Saguenay, où il a fait carrière. Cet ancien attaché de presse de M. Johnson père profite justement du congrès du Bloc québécois (dont il est membre, ainsi que du PQ), en fin de semaine prochaine à Québec, pour relancer l'idée d'une constituante, formée d'un nombre égal de Canadiens français et de Canadiens anglais, pour récrire la Constitution du Canada. Sa nouvelle entente regrouperait les dix provinces en cinq Etats autonomes, au sein d'une Confédération dualiste: la nouvelle Europe d'Amérique. M. Gauvin demande que le premier ministre Bouchard obtienne sans délai un mandat populaire, et il propose au Bloc de présenter des candidats dans les comtés à majorité francophone dans les autres provinces. M. Bouthillier rêve de la République du Québec . M. Gauvin aussi, qui fait miroiter la République laurentienne à ses amis bloquistes. A chacun sa voix, sa voie, son rêve...
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