![]() |
Qu'est-ce que la francophobie au Canada?LeDevoir 3 décembre 1998
Dans le soupir de soulagement exprimé au Canada anglais devant les résultats des élections québécoises, peut-on déceler de la francophobie? J'ai reçu plusieurs messages, récemment, de lecteurs qui me demandent ou me mettent au défi - d'expliquer le phénomène de la francophobie au Canada. Qu'est-ce qui existe dans la culture canadienne, me demande-t-on, qui porte obligatoirement vers le dénigrement de tout ce qui est québécois? La question de la francophobie me met mal à l'aise. Ce phénomène existe, je n'en doute pas; j'ai assez lu Alberta Report pour savoir qu'il y a des gens qui croient que le bilinguisme est un complot contre les Canadiens anglais pour garantir des emplois aux Québécois - qui sont tous bilingues, de toute manière. J'ai assez écouté de lignes ouvertes pour savoir que ces sentiments de peur et de rage ne sont pas confinés à l'Ouest canadien. Mais je ne pense pas que ces préjugés anti-francophones dominent la culture canadienne. De plus, je trouve que le reste du Canada s'intéresse beaucoup plus au Québec que le Québec ne s'intéresse au reste du Canada. Je pense que certains confondent francophobie et fatigue constitutionnelle; il y a confusion entre la haine du fait français et la frustration énorme que provoque la perception québécoise des rapports entre les provinces et le gouvernement fédéral dans la fédération canadienne. C'est comparable en un sens à ceux qui prétendent que les personnes qui rejettent les thèses sionistes sont des antisémites. Pendant la campagne électorale, beaucoup de journalistes (et je ne m'exclus pas de ce groupe) ont critiqué Jean Charest pour avoir mal compris l'importance des valeurs politiques québécoises qui entourent la Révolution tranquille, les institutions de l'Etat, l'instinct - et le vocabulaire - de la solidarité. Valeurs qui ont permis à Lucien Bouchard de mettre au point une campagne pour défendre ce qu'il appelle «le modèle québécois». Il faut d'abord préciser qu'après la formation bâclée de son équipe, un marketing électoral plutôt moche, des messages contradictoires et une couverture de presse négative, M. Charest a réussi à transformer les élections en référendum - qu'il a gagné. Comme exemple d'incompréhension politique, j'ai déjà vu pire. Et si l'on insiste sur le fait que M. Charest a toutefois mal compris la culture politique du Québec, il se trouve qu'il a très bien compris l'attitude des Canadiens dans le reste du pays. Car la dynamique du modèle patronal-syndical, des «rapports de force» des négociations et des offres, toute cette dynamique est perçue dans le contexte de deux phrases malheureuses qui n'ont jamais été oubliée «le couteau sur la gorge» de feu Léon Dion et la remarque méprisante de Lucien Bouchard affirmant que le Canada n'est pas un vrai pays. Maintenant, on peut ajouter à cette liste les commentaires cyniques de Jacques Parizeau sur l'union sociale. Les provinces cherchent présentement un partenaire, non pas un adversaire. Toute idée «d'offres au Québec» est perdue dans l'histoire, classée avec la pendaison de Louis Riel et la crise de la conscription. L'évolution de cette idée mal comprise de «l'union sociale» a commencé au cours des discussions qui aboutirent à Charlottetown - des discussions que Robert Bourassa boycottait, en attendant «une offre». Quand on a repris l'idée plus tard, Lucien Bouchard ne voulait rien savoir; la prémisse d'une telle discussion était rébarbative, et Bouchard l'a dénoncée à la réunion de St. Andrews en 1997 comme la trahison d'une idée charnière du fédéralisme. Les premiers ministres et les ministres continuaient de discuter l'idée d'établir de nouvelles règles dans le domaine de la politique sociale, en l'absence du Québec. Puis en août dernier, en découvrant que la ligne de négociation des provinces incluait un élément classique des demandes traditionnelles du Québec, M. Bouchard l'a fait sienne. C'est une ironie de l'histoire que le point en question le droit de retrait des nouveaux programmes sociaux fédéraux avec pleine compensation - fut exactement le même pour lequel René Lévesque avait troqué le veto du Québec en 1981. D'où sa rage et son humiliation lorsque ses collègues provinciaux traitèrent la liste de demandes comme une position de négociation plutôt que comme une position non négociable. Maintenant, M. Bouchard emprunte le chemin de la discussion fédérale-provinciale, après avoir suivi deux traditions québécoises qui ont échoué dans le passé: la politique de la chaise vide de M. Bourassa et la transformation d'une position de négociation en position non négociable à la Lévesque. Mais le contexte est différent. L'union sociale n'est pas un amendement constitutionnel. Le climat politique n'est pas propice à une dynamique «d'offres». Et M. Charest l'a très bien compris. Mais il y a un élément du «modèle québécois» qui pourrait s'adapter très bien au climat politique dans le reste du pays, qui pourrait se substituer au modèle d'inspiration patronale-syndicale. C'est le modèle de la concertation. Si M. Bouchard envisage les discussions sur l'union sociale non pas comme un exercice qui ressemble à la table de négociations du front commun mais comme un sommet intergouvernemental, où les intervenants cherchent un consensus, il aura plus de chances de succès.
![]() |