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Conspiration?Conspiration? LeDevoir 20 décembre 1998
La questionJ'admets que la question est ancienne, mais le mot est revenu à la mode après la récente parution du livre de Diane Francis, Fighting for Canada, dans lequel elle soutient qu'environ 200 Québécois «de souche» conspirent pour mener la masse aveugle des pauvres Québécois vers une souveraineté désastreuse. Elle prétend que la conspiration est issue de l'ordre de Jacques-Cartier et de la fameuse «Patente». Alors là, ne me demandez pas ce que veut dire «La Patente ». Je n'y étais pas, et Diane Francis, bien sûr, n'en parle qu'à mots voilés.Toutefois, entendons-nous bien. Une conspiration, c'est quoi exactement? Une conspiration présuppose un projet arrêté, un but visé avec détermination, dans une intention qui serait plutôt négative, malhonnête, voire même criminelle. De plus, les conspirateurs peuvent varier en nombre, de quelques personnes seulement à un groupe de plusieurs centaines. Enfin, la conspiration implique l'accomplissement de certains actes concrets pour assurer la réalisation du projet. Cela dit, je me demande d'entrée de jeu si le terme « conspiration » peut être employé également pour désigner une entreprise plus colossale, comme lorsqu'il s'agit d'une collusion entre une majorité et son gouvernement dans le but exprès de déraciner une importante minorité. Peut-on alors parler de conspiration, ou doit-on plutôt utiliser l'expression « génocide culturel » ? Quoi qu'il en soit, vous en jugerez puisque c'est le sujet de ce livre: Y a-t-il conspiration contre le fait français au Canada et au Québec? Serait-elle issue d'une tendance de l'esprit anglophone remontant à plus d'un siècle qui s'est adaptée avec le temps, mais qui maintient toujours le même cap, celui de neutraliser le poids politique des francophones au Canada? Si oui, aux fins de l'analyse, et pour contrebalancer l'ordre de Jacques-Cartier évoqué par Diane Francis, je nomme cette conspiration anglophone « La Ligue des Grands Blokes »! En effet, dès 1763 et jusqu'aux années 1860, en passant par Lord Durham et son Rapport sur les Affaires de l'Amérique du Nord britannique en 1840, il existait une conspiration déclarée pour assimiler les francophones du Québec et du Canada. C'était en fait une affaire d'Etat. Par la suite, après la Confédération de 1867, il est possible que cette même intention se soit perpétuée, comme une vieille habitude difficile à perdre. A tout le moins, c'était le but avoué de George Brown, par exemple, fondateur du Toronto Globe et l'un des Pères de la Confédération, car le 27 octobre 1864, après la signature de l'entente confédérative à Québec, il griffonna à sa femme Arma cette note, pendant qu'il préparait ses bagages pour Toronto: « Bravo! Conférence terminée à six heures ce soir Constitution adoptée - un document de grande crédibilité - une réforme complète de tous les abus et injustices que nous avons dénoncés - N'est-ce pas merveilleux? Le canadianisme français entièrement étouffé (extinguished)! » George Brown avait atteint son but. Comme tant d'autres Canadiens anglais de l'époque, son but était d'affaiblir de façon permanente les francophones au Canada. La Confédération assurait précisément l'hégémonie anglophone. Le Québec se retrouvait soumis non seulement à une forte minorité anglophone à l'intérieur de son propre territoire, mais à un nombre grandissant de provinces anglophones réunies autour d'un gouvernement fédéral canadien engagé à appliquer la volonté majoritaire anglophone A mari usque ad mare. Du lendemain de la Confédération jusqu'aux années 1960 environ, la conspiration s'est poursuivie, du moins contre les communautés francophones établies au Canada anglais, puisque leurs droits constitutionnels furent abolis illégalement par toutes les provinces anglophones sans exception. D'un bout à l'autre du pays, l'enseignement du français fut interdit ou banni, et ce malgré le fait qu'il était garanti par la Constitution canadienne de 1867. Personne ne peut qualifier ce genre d'événement à la grandeur du pays comme le fruit d'un simple hasard! Par la suite, ces droits violés n'ont jamais été rétablis complètement. Encore aujourd'hui, la plupart des communautés francophones du Canada n'ont toujours pas obtenu le plein respect de leurs droits. Pas une seule communauté francophone n'a reçu jusqu'à maintenant un signe de regret ou une compensation de sa province pour les pertes que lui a fait subir la violation de ses droits. Par ailleurs, aucune d'elles n'a reçu non plus la moindre garantie que ses droits seraient respectés à l'avenir, sauf peut-être les Acadiens du Nouveau-Brunswick. Mais encore là, de sérieuses questions demeurent. Est-ce par hasard donc que les droits des francophones soient de la sorte bafoués au Canada? Pourquoi les provinces anglophones refusent-elles de leur accorder les écoles et la gestion scolaire requises par la Charte des droits et libertés de 1982? Les parents francophones payent leurs taxes scolaires comme tout le monde. Pourquoi les francophones doivent-ils si souvent se battre jusqu'en Cour suprême pour faire reconnaître et respecter leurs droits pourtant clairement inscrits dans la Constitution?
Peut-on voir dans cette situation une preuve que la conspiration se poursuit encore au Canada anglais? Est-ce un signe qu'elle est aussi dirigée contre le Québec français? Après tout, il n'existe aucune raison pour que le Québec soit épargné d'une conspiration anti-française entretenue depuis si longtemps du Canada. Les anglophones peuvent-ils réellement distinguer un francophone canadien d'un Québécois? A leurs yeux, ne s'agit-il pas d'une seule et unique minorité qu'il faut à tout prix rendre politiquement inoffensive au Canada?
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