L'affaire Levine divise la presse anglophone

Entre l'indignation et le malaise

Antoine Robitaille

LeDevoir 23 mai 1998



Qui aurait cru que l'embauche d'un directeur d'hôpital ferait couler autant d'encre, d'un océan à l'autre, et dans chacune des deux solitudes? Hier, The Globe and Mail réitérait de façon lyrique sa condamnation, déjà exprimée mercredi, envers la forte réaction d'hostilité contre la nomination de David Levine à l'Hôpital d'Ottawa.

«Les séquences vidéo de gens en colère, attaquant sans cesse un ancien candidat du Parti québécois d'il y a presque 20 ans, rappellent certaines images du Parlement de la Bosnie d'avant la guerre.»

L'éditorial du Globe renvoyait au demeurant dos à dos les pires manifestations de cette hostilité et certains propos du vice-premier ministre du Québec, Bernard Landry. Ce dernier aurait affirmé, plus tôt cette semaine, que la réaction à la nomination de Levine constituait une preuve de l'existence de deux nations au pays, «la nôtre et la leur». «En confirmant la nomination de M. Levine, le conseil d'administration de l'hôpital a choisi de montrer clairement que M. Landry se trompe.» Mais The Globe and Mail constate aussi que, «hélas, plusieurs Canadiens semblent déterminés à prouver qu'il a raison».

Au fond, argue The Globe and Mail, «ce qui est le plus troublant n'est pas tellement le fait que plusieurs centaines de personnes soient venues protester». Des dérapages, des gens toqués, on voit ça toutes les semaines dans les conseils municipaux, dit en substance le Globe. A ses yeux, ce qui est troublant, c'est, d'abord, que le premier ministre Mike Harris, ainsi que certains membres du gouvernement ontarien et le maire Jim Watson, aient publiquement accrédité l'intolérance. C'est, ensuite, un sondage qui a démontré qu'une majorité des habitants de la région d'Ottawa souhaitait que Levine soit congédié. C'est, enfin, «l'hypocrisie» du Ottawa Citizen qui, en éditorial, avait réclamé la «démission volontaire» de Levine.

Du reste, au Ottawa Citizen, il faut noter que les chroniqueurs se sont montrés un peu plus modérés que les éditorialistes. Dans un texte publié mercredi, intitulé «Laissons Levine occuper son poste», le columnist Randal Denley s'est dit surpris de voir que David Levine «n'avait aucune corne visible» sur la tête. «Pour une personne censée incarner le diable, il s'est montré plutôt charmant.» Comme le diable, non?

Mais pour Denley, ce n'est pas tant Levine ou ses opinions politiques qui sont à blâmer, mais le conseil d'administration de l'hôpital qui l'a embauché. «Dans le passé, David Levine s'est associé à une option politique que plusieurs ici considèrent comme une infamie. Ceux-ci se sont servis de sa nomination comme d'un défouloir. Mais le renvoyer de son poste ne procurerait au mieux qu'une mince vengeance. Au bout du compte, nous nous dégraderions à ne pas traiter Levine mieux que les séparatistes ont traité les anglophones.»

Pour sa part, en éditorial, le Ottawa Sun a réagi très durement, hier, à l'annonce du maintien de la nomination de Levine par le conseil d'administration. Lui aussi tient le conseil d'administration responsable pour une controverse qui «n'aurait jamais dû avoir lieu».

Et il n'entrevoit pas de jours meilleurs maintenant que le conseil a confirmé sa décision. «S'ils croient que la crise disparaîtra comme par enchantement, cela prouve que les membres du conseil demeurent aussi naïfs qu'ils l'étaient il y a trois semaines.» Pour les éditorialistes du Sun, cette opposition à Levine «ne disparaîtra pas de sitôt». Elle restera, pendant des mois, probablement des années, telle une plaie ouverte, minant la confiance du public pour une institution publique importante».

Le Sun explique que les excuses du conseil n'apportent rien. «C'est une chose d'admettre ses erreurs, c'en est une autre de les corriger».

Le Sun rejette les accusations de «chasse aux sorcières, de lynchage ou de maccarthysme» qui sont «surtout venues du Québec», et met au défi quiconque voudrait affirmer que la moitié de la population d'Ottawa est constituée de bigots. A part quelques écervelés, écrit le Sun, «la grande partie des opposants à la venue de Levine sont des Canadiens sensibles et fiers, capables défaire la distinction entre la politique partisane normale et une campagne sécessionniste visant à détruire le pays». En conclusion, le Sun reproche durement au député libéral de Vanier, Mauril Bélanger, d'avoir dénoncé les opposants.

Les solitudes grandissantes

Barbara Yaffe, dans le Vancouver Sun de mardi, a traité, elle, d'une autre controverse binationale. Elle a souligné d'entrée de jeu, avec un malin plaisir, le fait que les Québécois aient honoré la mémoire du président Franklin Delano Roosevelt par l'érection d'un buste dans la Vieille Capitale. «Or on a appris en même temps que FDR était un crypto-assimilationniste.»

Elle affirme que Mackenzie King, «qui n'a pas eu droit à un buste», n'a pourtant, lui, jamais exprimé de telles opinions sur les Canadiens français. Au contraire, dit-elle, «il n'a jamais travaillé en ce sens».

Pour Yaffe, ignorer ainsi Mackenzie King et l'histoire, c'est une des façons, zpour le gouvernement séparatiste», de provoquer les Canadiens, d'«encourager un durcissement des attitudes et ainsi de faire mousser la séparation».

Se réjouissant de la tendance actuelle des sondages au Québec, à l'occasion de l'entrée en scène de Jean Charest, Yaffe exprime une inquiétude: «Une étude rendue publique récemment montre que les deux solitudes sont de plus en plus isolées et séparées.»

Les chiffres sont clairs: «En 1971, 88% de la population francophone du Canada était concentrée au Québec. Un quart de siècle plus tard, c'est 91% qui y est concentrée.»

Elle affirme par la suite que c'est un tableau qui doit sans doute décevoir Pierre Elliott Trudeau, qui a «fait la promotion du bilinguisme officiel afin que les membres des deux communautés se sentent à l'aise n'importe où au pays».

La fin de ce rêve, «est-ce une bonne ou une mauvaise chose?», s'interroge Yaffe. Évoquant librement l'hypothèse d'une séparation toujours plus tranchée entre 1es communautés linguistiques, elle dit qu'une seule chose est sure: «Après Lord Durham, l'assimilation n'a plus jamais fait partie du projet canadien.» La preuve, selon elle: une forte et vibrante communauté francophone se développe au Canada sans entrave.