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| Une récente enquête d'opinion publique de Sondagem sur les intentions de vote des Québécois lors d'éventuelles élections provinciales Une analyse incomplète Avec une répartition plus réaliste des répondants «discrets», on peut être amené à conclure que le prochain gouvernement du Québec sera formé par le Parti libéral de Jean Charest
Pierre-Alain Cotnoir
29 mai 1998 |
Le Devoir publiait dans son édition du samedi 23 mai les résultats bruts d'un sondage complété par la firme Sondagem quelques jours auparavant (1). En manchette, donc, l'on pouvait lire: «Le PLQ récolte 37,3% des intentions de vote contre 345 % pour le PQ.» La présentation de ces résultats pourrait laisser croire au lecteur non averti que libéraux et péquistes se trouveraient présentement à égalité pour ce qui est des intentions de vote. (photos : LeDevoir)
Peut-on soutenir pareille hypothèse quand près de 25% des répondants à ce sondage sont restés muets sur leurs intentions électorales? Quand le quart de ceux-ci refusent de révéler leurs penchants électoraux, il devient très hasardeux de se prononcer sur l'issue d'un éventuel scrutin à moins de disposer d'une méthode sûre permettant de prédire le vote des répondants dits «indécis» (nous lui préférons le qualificatif «discrets»).
La méthode la plus facile - et la plus fallacieuse - consiste à redistribuer ces «discrets» au prorata des choix de ceux qui ont exprimé une opinion. Outre que cette approche soit d'une insipidité méthodologique navrante, elle s'avère complètement fausse, tenant pour acquis que les répondants qui cachent leurs allégeances ont le même profil que ceux qui l'affirment. Or, depuis longtemps, les recherches ont mis en évidence l'inadéquation d'un tel postulat. Le sondage publié par Le Devoir ne fait pas exception à cette règle: à titre d'exemple, la proportion de gens âgés (65 ans et plus) atteint 23% pour les répondants discrets, alors qu'elle n'est que de 15% pour ceux qui ont donné leur opinion, 60% des «discrets» sont des femmes tandis que ce ratio passe à 50% pour l'autre groupe.
Ainsi les résultats publiés en fonction de ce procédé sont-ils inexacts, gonflant les intentions électorales pour les uns et les amenuisant pour les autres. Pour éviter de biaiser de la sorte les résultats, plusieurs approches ont été développées par les chercheurs. La plus connue d'entre elles repose sur une comparaison empirique des résultats de scrutins aux sondages les ayant précédés. Les résultats de cette recherche déterminante ont été publiés en 1995 sous le titre Perspectives référendaires: le problème des répondants discrets dans les sondages et l'anticipation du vote final (voir l'adresse Internet http:// www.coopcrl.qc.ca/crl/politique/discrets.html) par le professeur Pierre Drouilly, directeur du département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal.
Ce mode de répartition réaliste, connu depuis sous le nom de méthode Drouilly, a permis avec succès de prédire l'issue du scrutin référendaire d'octobre 1995. Cependant il manquait à cette méthode la démonstration qu'elle s'appuie sur des mécanismes d'action structuraux de l'opinion publique.
Depuis un peu plus d'une décennie se sont développés avec un succès retentissant de nouveaux algorithmes qui connaissent une large gamme d'applications dans des domaines aussi variés que l'ingénierie, la finance, la cybernétique ou la médecine: ce sont les réseaux neuronaux. En sciences sociales, ces nouveaux instruments de recherche n'ont connu cependant qu'une diffusion limitée. Ils permettent d'accroître manifestement l'exactitude et la robustesse des modèles de classification ou de prédiction. Ils sont bien adaptés aux données appartenant aux échelles ordinales ou nominales usuelles dans les sondages.
L'utilisation des réseaux neuronaux afin de répartir les répondants discrets en fonction de leurs propensions électorales a donné sensiblement les mêmes répartitions que celles obtenues empiriquement par le professeur Drouilly, à la différence près que l'analyse neuronale permet de classifier individuellement chacun des répondants discrets selon sa propre inclination électorale.
Ainsi, le 12 mai 1997, se basant sur des projections établies à partir de cette méthode encore inédite dans l'industrie du sondage, écrivions-nous dans une chronique portant sur l'élection fédérale à venir du 2 juin 1997:
Sur les résultats du sondage publié par Le Devoir, nous avons donc entraîné un réseau neuronal à reconnaître les patrons de réponses associés à quatre variables constituant d'excellents estimateurs de l'intention électorale exprimée par les 767 répondants ayant déclaré leur intention de vote. Les variables retenues sont:
La marge d'erreur résiduelle après «apprentissage» par le réseau neuronal est inférieure à 0,01. Le coefficient de corrélation de Spearman calculé entre les intentions exprimées par les répondants et la prédiction générée par l'algorithme neuronique est égal à 0,6 pour les 767 cas listés (p < 0,01).
Le réseau attribue 69% des répondants discrets au Parti libéral et 31% au Parti québécois, ce qui modifie sensiblement le portrait généré par les seules données brutes, comme l'illustre le tableau ci-dessus.
Tout cela, transposé en termes de circonscriptions électorales, se traduirait par une claire déroute du Parti québécois, les libéraux obtenant plus de 80 circonscriptions contre à peine un peu plus d'une quarantaine pour le Parti québécois.
Comme on le voit, il est pour le moins trompeur de laisser entendre que les deux grands partis se trouveraient actuellement à égalité en ce qui a trait aux intentions électorales. Fournie ainsi, l'interprétation des seuls résultats bruts s'apparente à celle découlant d'une stricte distribution proportionnelle des «discrets». Nous sommes certains que tel n'était pas l'intention du Devoir. Nous croyons qu'elle visait plutôt, en livrant au lecteur les données de base, une certaine transparence.
Néanmoins, certains pourraient y voir la confirmation d'une supposée glissade dans les intentions de vote à l'endroit des libéraux, cette interprétation hâtive risquant de se transformer en véritable miroir aux alouettes... pour des péquistes éblouis.
A notre avis, le départ de Daniel Johnson et l'arrivée de Jean Charest ont eu surtout pour effet de vider l'Action démocratique de ses sympathisants fédéralistes, faisant chuter cette formation politique de près d'une dizaine de points. Depuis mars, nous avons assisté à une reconfiguration électorale trouvant sa source dans la polarisation référendaire qui divise les Québécois depuis près de 30 ans.
Or le Parti québécois doit en grande partie son élection de septembre 1994 à la division du vote fédéraliste entre le PLQ et l'ADQ. Il serait désormais présomptueux de croire qu'un tel fractionnement se reproduira de nouveau.
Ainsi, une analyse plus complète tirée de ce sondage nous amène à conclure qu'à part l'impact possible d'événements exceptionnels, le prochain gouvernement du Québec sera dirigé par le Parti libéral de Jean Charest.
1. Contrairement à d'autres entreprises, Sondagem et Le Devoir ont la décence de fournir les résultats bruts de leurs enquêtes, ce qui est tout à leur honneur. Le chercheur peut de la sorte affiner l'analyse et le lecteur n'est pas obligé de s'en remettre aux oracles parfois légers des seuls sondeurs!
Fréquence Pourcentage
Parti libéral 558 55%
Parti québécois 432 42%
Action démocratique 25 2%
Autres 7 1%
Total 1023 100% «Le réseau neuronique attribue environ le tiers des intentions de vote des répondants discrets au Bloc québécois. Ce qui, appliqué aux derniers sondages (SOM et Léger et Léger), donne entre 36 et 38% des intentions de vote pour ce parti. Transposé en termes de sièges, ce résultat se traduit par la perte d'une dizaine de sièges pour le Bloc québécois, passant de 54 élus en 1993 à une projection de 44 députés pour 1997»