Les sondages politiques et leur interprétation
L'obligation de courage des intellectuels
La crédibilité de l'appui des intellectuels engagés à une cause politique ne peut tenir qu'au fait qu'on leur reconnaisse la liberté et le droit de ne pas être toujours d'accord

Pierre Drouilly
Université du Québec à Montréal

6 juin 1998

Dans un texte paru dans Le Devoir du 28 mai dernier, Jean-Herman Guay critique une analyse des sondages faite par Pierre-Alain Cotnoir, parue la veille dans La Presse et le jour même dans Le Devoir.

Je me trouve interpellé dans l'article de M. Guay, qui fait référence à un article que j'avais signé avec Pierre-Alain Cotnoir en février 1997 dans La Presse, concernant la force électorale du Bloc québécois: M. Guay insinue que nos projections étaient fausses au vu des résultats des élections fédérales du 2 juin 1997. Le procédé est quelque peu malhonnête de citer des auteurs, de manière fort incomplète d'ailleurs, dans leur premier texte à plusieurs mois des élections fédérales, en omettant de citer les autres textes qu'ils ont écrits par la suite à mesure que les élections se rapprochaient et que leur analyse se raffinait sur la base de chaque nouveau sondage disponible. Mais ce n'est pas à ce niveau que je veux réagir. Pas plus que pour reprendre une à une les nombreuses erreurs méthodologiques d'interprétation faites par le professeur Guay. Mon intervention se situe plutôt au plan de deux questions fondamentales soulevées, peut-être involontairement, par Jean-Herman Guay.

La première question concerne la pertinence scientifique du type d'analyse et d'interprétation des sondages que nous menons. Jean-Herman Guay écrit en effet: «Il faut donc se méfier des pronostics qui télescopent péremptoirement des pourcentages à travers le temps.»

La seconde question concerne la pertinence politique de rendre publiques ces analyses. A ce propos, Jean--Herman Guay écrit: «Mais par-delà ses effets sur le niveau de mobilisation, ce type d'analyse soulève plusieurs problèmes... »

Contrairement à ce que semble croire Jean-Herman Guay, il n'est pas question de faire des pronostics, de se donner des «allures de devin», de se prendre pour «des vendeurs d'almanachs», mais simplement d'essayer de comprendre l'état actuel de l'opinion publique québécoise. L'avenir n'est pas écrit dans le «grand rouleau» de Jacques le Fataliste, et bien entendu, tout peut arriver: une récession peut modifier le paysage économique et réduire à néant la lutte contre le déficit, une inondation ou une autre crise du verglas peuvent de nouveau changer la donne politique, un accident ou une maladie peuvent aussi frapper l'un ou l'autre des chefs politiques, etc. Cela n'est pas sérieux! Raisonner de la sorte, c'est se condamner à l'ignorance, être écrasé par l'insondable incertitude de l'avenir.

Une seule chose est sûre...

Au delà des hypothèses, en nombre infini par définition, et des scénarios de politique-fiction que l'on peut échafauder, une seule chose est sûre actuellement: sur la base de la seule information objective disponible - les derniers sondages politiques -, la venue de Jean Charest à la tête du Parti libéral a complètement modifié la donne politique et place maintenant le Parti libéral en avance. Il y a quelques semaines, les péquistes ont été incités à croire que cet écart avait fondu de moitié, mais une analyse plus fine de l'ensemble des sondages disponibles révèle que ce n'est pas le cas, les variations observées d'un sondage à l'autre résultant surtout des variations du nombre de répondants discrets. Et si l'on interprète correctement ces sondages, en tenant compte de «l'effet miroir» et en distribuant les répondants discrets d'une manière moins simpliste que la répartition proportionnelle, l'avance du Parti libéral sur le Parti québécois est considérable. Cette analyse montre que les intentions de vote pour le Parti québécois sont extrêmement stables depuis trois mois (aux alentours de 44%), le Parti libéral se situant au delà de 50%, à la faveur de la quasi-disparition, dans les intentions de vote, de l'Action démocratique.

Ce que les projections de ces données sur la carte électorale révèlent, c'est qu'avec une telle configuration de l'opinion publique, le Parti québécois serait battu. Bien entendu, si l'opinion publique se modifie, il faudra modifier en conséquence l'analyse et les conclusions qu'on en tire. Un point c'est tout. A partir de là, toute tentative de prédire à long terme le résultat des prochaines élections ne peut se baser que sur la solidité anticipée des opinions actuelles. C'est ici qu'intervient l'argument selon lequel toutes sortes de facteurs peuvent modifier la situation: satisfaction envers le gouvernement Bouchard, atteinte du déficit zéro, jugement de la Cour suprême, etc. Certes, mais les événements imprévisibles peuvent aussi jouer en faveur du Parti libéral!

On retombe alors dans la question problématique de la «volatilité» des électeurs, véritable tarte à la crème des politologues quand ils sont mal pris dans leurs analyses, comparable à l'argument de la «mondialisation» quand on ne sait plus quoi dire de la conjoncture économique. Comme le disait un éminent politologue américain, «les électeurs ne sont pas des fous», et s'ils changent d'opinion, il y a des raisons à cela. C'est la tâche de l'analyste de tenter d'en trouver des explications.

Pour notre part, nous pensons que l'arrivée de Jean Charest a précipité une reconfiguration importante de l'opinion publique, qui est de nature structurelle, et que nous avions pressentie dans une série de textes intitulés «Entre le lys et l'érable», parus dans La Presse des 4, 5 et 6 septembre 1997, et dont Jean-Herman Guay était d'ailleurs cosignataire. On distinguait soigneusement alors les causes superficielles des causes profondes, les effets accidentels des effets structurels, et on y analysait déjà «l'effet Charest».

Il est d'ailleurs surprenant de voir le professeur Guay nous administrer aujourd'hui la même médecine qu'il s'est fait infliger lui-même, avec les autres membres du Groupe de recherche sur l'opinion publique (GROP), à propos d'un texte conjoint publié en août 1995 dans La Presse, qui disait que pour des raisons structurelles, la victoire d'un OUI dans un référendum précipité était très problématique et que le OUI risquait de subir «une dure défaite». Mais il est vrai qu'au lieu de perdre, les souverainistes ont «failli gagner» le référendum!...

L'intellectuel et le militant

A l'occasion du référendum de 1995, on avait reproché aux membres du GROP, dont Jean-Herman Guay faisait partie, de dire publiquement choses, sous le prétexte que cela «démobilisait» les militants, tout comme le fait aujourd'hui Jean-Herman Guay à son tour. On peut alors se demander qui parle aujourd'hui. Le professeur d'université ou le membre de la commission politique du Bloc québécois? L'intellectuel ou le militant? l'homme de science ou l'homme d'action?

Dans un autre texte signé par les membres du GROP au lendemain du référendum, paru dans le Bulletin d'histoire politique en hiver 1996, nous nous expliquions sur les difficiles relations entre le milieu intellectuel et le milieu politique au Québec et insistions sur le fait que la crédibilité de l'appui des intellectuels engagés à une cause politique ne peut tenir qu'au fait qu'on leur reconnaisse la liberté et le droit de ne pas être toujours d'accord.

La difficulté d'être un intellectuel «compagnon de route» d'un mouvement politique - le mouvement souverainiste ne fait pas exception à la règle - tient évidemment à la contradicton qui existe entre l'impératif d'objectivité qui pèse sur le travail intellectuel et l'impératif d'efficacité qui pèse sur le travail politique. C'est un dilemme auquel tous les scientifiques sont, un jour ou l'autre, confrontés. Surtout lorsqu'ils ne font pas mystère de leur propre engagement politique. [...]

Les seuls guides de l'intellectuel devraient être la vérité, la liberté et le courage. Dire la vérité et la soumettre au débat public, ce qui est le rôle de l'intellectuel. Avoir la liberté de le faire, ce qui est le fondement de la démocratie. Et, enfin, avoir le courage de le faire, ce qui garantit la crédibilité de l'intellectuel.

Faire de la restriction mentale, pratiquer l'autocensure, renier sa parole, ses écrits et donc sa pensée, écrire en service commandé, dire au roi qu'il n'est pas nu et flatter le pouvoir, ce n'est pas adopter une attitude d'intellectuel, ni faire preuve de courage. Mais l'histoire humaine nous a tellement donné d'exemples de ce type de comportement qu'il serait vraiment,tout à fait naïf de s'en offusquer.