L'obligation de prudence des scientifiques
L'extrême volatilité des opinions politiques au Québec doit inspirer méfiance envers les pronostics hâtifs

Jean-Herman Guay
Politicologue à l'Université de Sherbrooke

29 mai 1998

Les conclusions de l'analyse de l'éthologue Pierre-Alain Cotnoir sont catégoriques: le gouvernement Bouchard risque une «claire déroute» aux prochaines élections. Sa dernière ligne est éloquente: à moins «d'événements exceptionnels, le prochain gouvernement du Québec sera dirigé par le Parti libéral de Jean Charest». Dans la mesure où les élections auront lieu dans les meilleurs délais à l'automne 1998, soit dans cinq mois, et au plus tard à la fin de l'année 1999, ce pronostic donne à son auteur des allures de devin. Mais par-delà ses effets sur le niveau de mobilisation, ce type d'analyse soulève plusieurs problèmes qu'on aurait tort de ne pas signaler aux lecteurs.

L'éthologue s'appuie sur un phénomène bien connu depuis quelques années ayant trait à l'électorat québécois et qu'on peut résumer ainsi: les indécis, ceux et celles qui disent ne pas avoir d'opinion, sont en fait des répondants «discrets». Dans la plupart des cas, ils ne veulent pas dévoiler leur penchant fédéraliste. Voilà pourquoi il faut distribuer une large part des indécis au camp fédéraliste. Même Maurice Pinard, associé à l'autre famille politique, est de cet avis. Ce consensus ne dissipe cependant pas toutes les divergences. Quatre désaccords persistent.

D'abord, quelle est la proportion des discrets qui revient au camp souverainiste: le cinquième, le quart ou le tiers? Là-dessus, les avis ne sont pas fermes.

Cette répartition doit-elle s'appliquer à toutes les questions de politiques québécoises opposant fédéralistes et souverainistes? Faut-il l'utiliser lorsqu'il est question du degré de confiance au gouvernement, de l'évaluation des leaders politiques ou des bourses du millénaire?

L'autre difficulté tient au comportement électoral des discrets. Vont-ils tout autant voter que ceux qui n'hésitent pas à donner une réponse aux intervieweurs? Le fait de se réfugier dans le «je ne sais pas» n'est-il pas symptomatique d'une certaine distance à l'endroit du vote? Le modèle théorique auquel fait référence M. Cotnoir est associé à une participation maximale des électeurs. Lors de la prochaine élection provinciale, atteindra-t-il à nouveau le niveau exceptionnel de 94% enregistré lors du dernier référendum? Il y a fort à parier que la participation se situera bien plus autour de 80%. Une très large portion des discrets que M. Cotnoir répartit aux fédéralistes resteront peut-être chez eux le jour du vote!

Enfin, dernier désaccord: quelle méthode utiliser pour effectuer la répartition? L'éthologue fait longuement allusion à une procédure qu'il semble croire «sûre» par opposition à une approche d'une «insipidité méthodologique navrante». Sa méthode: l'analyse neuronale. Notre éthologue est cependant honnête en rappelant que la communauté des sciences sociales l'utilise fort peu jusqu'à présent. L'éthologue devrait aussi se rappeler qu'initialement, les quatre estimateurs qu'il reprend ici pour prédire l'intention de vote ont été développés pour mesurer l'appui à la souveraineté. Or, dans une élection, plusieurs autres thèmes sont abordés et influencent tout autant l'électorat.

Le maintien de toutes ces divergences nous indique que le dossier n'est pas clos. Bien au contraire. En ne procédant pas à une répartition singulière des données mais en livrant aux lecteurs les données brutes, Le Devoir a fait un choix respectable au plan méthodologique.

Mais les conclusions de Pierre-Alain Cotnoir posent une autre difficulté, plus fondamentale encore. Les opinions politiques sont marquées par une très forte volatilité. Les Québécois, tout comme bien des électeurs du monde occidental, n'ont pas - non plus - de fidélité partisane marquée. Trois facteurs contribuent à la vélocité des mouvements: l'arrivée d'un nouveau leader, la forte médiatisation des gaffes lors d'une campagne électorale et enfin les débats télévisés, qui constituent souvent un point tournant des campagnes.

Lors du référendum de 1995, l'arrivée de Lucien Bouchard et les déclarations intempestives de leaders du monde des affaires ont ainsi provoqué des gains de près de cinq points, grugés chez les discrets. Par contre, en 1994, Daniel Johnson a su habilement les récupérer en adoptant, quelques semaines avant le scrutin, un discours nettement plus nationaliste. On se souviendra de l'impact, auprès d'électeurs mous, d'une conversation téléphonique faite à partir d'un téléphone cellulaire en 1992. Ces situations sont en voie de devenir l'apanage de toutes les campagnes; ils forment le tissu des semaines qui précèdent le vote. Il faut donc se méfier des pronostics qui télescopent péremptoirement des pourcentages à travers le temps.

Ainsi, quelques mois avant la campagne de 1997, Pierre-Alain Cotnoir et Pierre Drouilly avaient écrit «Le Bloc: solide comme le roc» (La Presse, 19 et 20 février 1997). Selon cette analyse, cette formation politique devait s'en tirer aisément, avoir «au moins» une cinquantaine de sièges et conserver l'opposition officielle. La campagne du printemps dernier a bien démontré que ce segment était plus sablonneux.

En prévoyant à ce moment-ci la déroute des péquistes et en procédant même à une distribution des sièges, Pierre-Alain Cotnoir donne à une photo prise à un instant précis une valeur heuristique qu'elle n'a pas.

Certes, le Parti libéral tirera profit des atouts communicationnels de son nouveau leader, mais d'autres éléments, très prévisibles, peuvent fort bien favoriser l'équipe du Parti québécois: d'abord, la satisfaction à l'endroit du gouvernement; deuxièmement, l'atteinte du déficit zéro; et troisièmement, un jugement de la Cour suprême réduisant le droit à l'autodétermination du Québec. Bien plus, il faut savoir que le Parti québécois, compte tenu de la forte concentration du vote anglophone dans l'ouest de Montréal, pourrait avoir moins de votes que son adversaire libéral et emporter néanmoins une majorité de sièges. Qu'on se souvienne de 1966. La plupart des observateurs estiment que cet écart pourrait même être de quatre points. Certes, cette victoire serait périlleuse pour la suite de l'histoire; elle est cependant arithmétiquement possible. Modestie du sondeur, il faut ajouter l'incontournable marge d'erreur.

L'ensemble de ces considérations nous conduisent à un diagnostic prudent qu'on aurait tort de croire prophétique:

En fait le jeu est ouvert et les deux équipes ont de bonnes chances de l'emporter. Tout dépendra de leur capacité de renouveler leurs équipes respectives, de rajeunir leur discours, de mobiliser leur base militante et de tirer profit des dossiers spécifiques qu'offriront les hasards de l'actualité...

Quant aux scientifiques, tout outillés qu'ils soient, ils doivent respecter la part qu'ils ne contrôlent pas et reconnaître aux électeurs le droit de se moquer des modèles les plus sophistiqués. Et c'est bien tant mieux! En oubliant leur devoir de prudence, ils risquent d'être associés à des vendeurs d'almanachs.