Le mythe des indécis
Quand on affronte les défis de demain avec les méthodes d'hier, on a les problèmes d'aujourd'hui

Jean-Marc Léger
Président et directeur-général de la firme de sondage Léger et Léger

9 octobre 1998

Quand on affronte les défis de demain avec les méthodes d'hier, nous avons les problèmes d'aujourd'hui.

Les sondeurs, les politologues et les analystes politiques doivent s'adapter aux nouvelles réalités politiques. Le nouvel électeur a un comportement électoral de plus en plus complexe et nous devons le suivre dans les méandres de ses intentions de vote. Il est plus expérimenté, plus informé, plus exigeant et plus infidèle que jamais. Mille répondants à un sondage, ce sont mille réponses différentes.

A la veille des élections provinciales, le défi le plus grand des maisons de sondage réside dans la compréhension de la clientèle indécise et discrète. C'est elle qui fera pencher la balance. Elle décidera du prochain gouvernement et, de façon ultime, du choix référendaire.

Depuis quelques années, le professeur Pierre Drouilly a contribué très positivement à ce débat en proposant une méthode de répartition des indécis où il distribue mécaniquement les deux tiers des indécis aux libéraux et le tiers au Parti québécois. Les autres maisons de sondage québécoises et canadiennes utilisent la méthode de répartition proportionnelle des indécis, c'est-à-dire une répartition des indécis en proportion des votes exprimés.

Depuis sa création en 1986, Léger et Léger utilise une méthode plus scientifique de répartition des indécis et des gens sans opinion. Nous avons été très discrets jusqu'à présent sur cette méthode de répartition car elle nous conférait un avantage stratégique face à la concurrence. Cette méthode nous a permis d'être, en moyenne, la maison de sondages présentant les résultats les plus près des résultats électoraux. Par exemple, au dernier référendum, notre dernier sondage publié dans Le journal de Montréal et The Globe and Mail donnait 50% au OUI et au NON.

Mais aujourd'hui, la situation est ironique. Ce sont les médias et les analystes extérieurs qui dictent à nos concurrents les résultats après répartition qu'ils doivent publier. Devant cette confusion, il importe que chaque maison de sondage statue officiellement sur sa méthode de répartition.

Les indécis sont bien moins nombreux qu'on le pense

Avant de parler de la méthode, il importe de bien définir ce qu'on entend par indécis. Au cours de notre dernier sondage du mois d'août, par exemple, nous retrouvons 4,5% des gens se disant indécis, 1,1% refusant de répondre, 2,4% affirmant qu'ils n'iraient pas voter et 2,6% affirmant qu'ils annuleraient leur vote, soit 10,6% d'électeurs. Nous retrouvons donc non pas un seul groupe mais quatre groupes bien distincts et qui ont des comportements bien différents. Par exemple, les personnes indécises sont davantage des femmes, des gens de 25 à 44 ans, faiblement scolarisés et francophones. Alors que les personnes refusant de répondre sont davantage des femmes et des gens de plus de 55 ans.

Afin d'aller plus en profondeur, nous avons posé des questions supplémentaires aux indécis (tableau 1). 37% d'entre eux nous affirment qu'ils ne savent vraiment pas pour qui voter, 27% disent que la politique ne les intéresse pas, 22% des indécis nous ont dit finalement que leur choix est confidentiel, 10% qu'ils manquaient de temps pour répondre et 3% qu'ils étaient indécis sur leur statut d'indécis (des vrais de vrais!).

En parallèle, nous avons également posé quelques questions supplémentaires aux gens refusant de répondre (tableau 2). 44% affirment que leur réponse est confidentielle en tout temps, 20% ne sont pas intéressés par la politique, 18% ne répondent pas aux sondages mais leur opinion n'est pas confidentielle pour leur entourage, 13% sont plutôt des indécis et 4% n'ont pas confiance que leur opinion soit garde confidentielle par le sondeur.

Au total, les véritables indécis passent de 4,5 à 2%. En somme, le mythe de 15 ou 20% d'indécis n'est pas conforme la réalité. Les sondeurs font face à une clientle beaucoup plus diversifiée avec, après analyse, 2% d'indécis, 2% de refus, 1,5% de gens dsintéresss de la politique, 2,4% de gens affirmant djà qu'ils n'iront pas voter, 2,6% de gens qui annuleraient leur vote ou 0,5% de gens exprimant une autre raison. La méthode de répartition des discrets doit s'y adapter.

La méthode Léger et Léger

Léger et Léger a créé une méthode scientifique de répartition des personnes discrètes. Cette méthode part de deux principes vérifiés statistiquement (tests de corrélations simples et multiples, analyses multivariées, modèle de prévisions électorales, etc.):

1. les intentions de vote provinciales (après relance) sont fortement corrélées hiérarchiquement aux intentions de vote fédérales, référendaires, à la satisfaction l'égard du gouvernement et la langue d'usage;

2. les personnes indécises et refusant de répondre sont davantage libérales.

Lors de notre dernier sondage d'août 1998, nous retrouvions 5,6% de gens indécis et refusant de répondre. La méthode informatisée fera passer chacun des électeurs cibles dans un tamis à quatre niveaux

. Premier niveau: les personnes indécises ou refusant de répondre et qui votent libéral au fédral sont attribuées proportionnellement au Parti libéral du Québec. Nous savons qu'en moyenne 86% des électeurs du Parti libéral fédéral votent pour le PLQ. Alors, 86% des électeurs refusant de répondre et votant pour le PLC sont octroyés au PLQ.

Deuxième niveau: les personnes restantes qui votent pour le NON au rférendum sont également attribuées proportionnellement au Parti libéral du Québec.

Troisième niveau: les personnes restantes qui sont insatisfaites du gouvernement sont attribuées proportionnellement au Parti libéral du Québec et celles qui sont satisfaites sont attribuées proportionnellement au Parti québécois.

Quatrième niveau: les personnes restantes dont la langue maternelle est autre que le français sont attribuées proportionnellement au Parti libéral.

Finalement, les autres personnes, celles qui annuleraient leur vote et celles qui ne voteraient pas, n'ayant pas d'impact direct sur le vote, seront attribuées proportionnellement aux différents partis (tableau 3).

En moyenne, au cours des sept derniers sondages, cette méthode a réparti 63% des discrets au PLQ, 31% au PQ, 5% l'ADQ et 1% aux autres (tableau 4). Ces taux se rapprochent de la méthode mécanique utilisée par M. Drouilly. Cependant les indécis, par définition même, sont changeants et la méthode doit être plus souple et s'y adapter. Par exemple, on observe que la proportion des indécis répartie au PLQ chute 55% à l'arrivée de M. Charest. A ce moment-là, les libéraux ont fait le plein des voix et ont grimpé de 11 points; en conséquence, les autres gens discrets sont davantage péquistes. Le constat inverse s'appliquait en février dernier, la veille du départ de Daniel Johnson, alors que seulement 24% de discrets étaient attribués au PQ.

Nous n'avons pas le droit à l'erreur

Devant l'impact des sondages dans les médias et l'influence réelle sur la société, les maisons de sondage ont la responsabilité de s'adapter à un électorat plus éclectique. Il faut innover et continuer à donner une information juste et claire. Nous n'avons pas le droit à l'erreur.

TABLEAU 1

Le comportement des indécis
«Quand vous dites que vous êtes indécis dans vos intentions de vote, est-ce plutôt parce que...

TABLEAU 2

Le comportement des refus
«Quand vous refusez de répondre à une question sur vos intentions de vote, est-ce plutôt parce que...

Vous ne savez vraiment pas pour qui voter 37%
La politique ne vous intéresse pas 27%
Votre choix est confidentiel 22 %
Manque de temps pour répondre 10%
Ne sait pas 3%
Votre opinion est confidentielle en tout temps 44%
Vous n'êtes pas intéressé par la politique 20%
Vous ne répondez jamais aux questions politiques 18%
Vous ne savez pas pour qui voter 3%
Vous n'avez pas confiance que votre opinion restera confidentielle 4%
Autre réponse

TABLEAU 3

LES RÉSULTATS BRUTS

PLQ
PQ ADQ Autre Ne vote pas SO
Janvier 1998
Février 1998
Mars 1998
Avril 1998
Mai 1998
Juin 1998
Août 1998
31,9%
35,0%
43,9%
43,9%
43,5%
42,4%
42,9%
45,4%
46,9%
33,3%
40,6%
40,0%
38,1%
40,2%
6,0%
6,1%
5,4%
4,6%
4,1%
5,1%
4,4%
2,1%
2,2%
1,0%
2,l%
1,1%
1,1%
1,8%
4,5%
4,5%
4,7%
3,8%
5,3%
6,6%
5,0%
10,l%
5,4%
11,8%
5,0%
6,0%
6,7%
5,6%

LES RÉSULTATS RÉELS
PLQ
41,5 %
41,7 %
52,8%
49,7 %
50,4%
50,8%
49,1%
PQ
49,1%
49,3%
39,4%
43,2%
44,1%
42,4%
44,4%
ADQ
7,3%
6,5%
6,6%
5,0%
4,3%
5,5%
4,7%
Autre
2,1%
2,5%
1,1%
2,1%
1,2%
1,2%
1,9%

TABLEAU 4
RÉPARTITION DES DISCRETS
SELON LA MÉTHODE LÉGER ET LÉGER
Janvier 1998 Février 1998 Mars 1998 Avril 1998Mai 1998Juin 1998 Août 1998Moyenne
PLQ 66% 68% 55% 69% 61% 64% 57%63%
PQ25% 24% 37% 27% 36% 33% 39% 31%
ADQ9% 5% 7% 4% 2% 3% 3% 5%
Autre0% 3% 1% 0% 1% 0% 1% 1%